Militantisme prohibo-abolitionniste et pratique féministe

par Morgane Merteuil.

Si vous me connaissez, vous savez que je n’aime pas forcément rebondir « à chaud », en commentant une actualité « récente », qu’en général je parle du prochain article que je vais écrire environ 6 mois avant de l’écrire, bref, je n’aime pas prendre part aux « débats » super vifs, parce qu’ils sont souvent très violents. Mais là je crois que je ne peux pas me taire. Je ne peux pas laisser une copine se prendre seule toutes les menaces que sa parole a déclenchées sans m’exprimer pour la soutenir, sans l’accompagner dans cette dénonciation de violences que je ne connais que trop.

Souvent, c’est parce qu’on est seulEs que certaines personnes se permettent d’avoir des attitudes de violence envers nous. Trop souvent, ça marche : on se résigne, on se tait… on fuit. Une d’éliminée. Le même traitement sera réservé à la suivante. Et ainsi de suite.

Mais peut-être, si au départ on avait été plusieurs à dénoncer la même chose en même temps, alors les stratégies de silenciation aurait été moins efficaces. Si une pute dénonce, puis une autre, puis une autre… peut-être qu’on y arrivera, et qu’on restera debout, ensemble, au lieu de s’effondrer les unes après les autres.

Je contextualise : Salomée, pute qui prend la parole en tant que telle (ainsi que tox) sur son blog Mélange Instable, a publié récemment un excellent article révélant les agissements d’une militante « féministe abolitionniste », utilisant le pseudonyme de Lise Bouvet : vous pouvez le lire ici. Plusieurs personnes qui ont « osé » partager son article ont alors reçu des messages privés, essayant de les convaincre que l’article de Salomée, qui se base pourtant sur de nombreuses captures d’écran, n’était qu’un « coup monté ». Car il se trouve que dans le même temps, Lise Bouvet a publié un article où elle explique subir de nombreuses violences du fait de son militantisme abolitionniste, et cet article est ainsi utilisé en « réponse » à celui de Salomée, comme si les faits que relate Lise Bouvet devaient expliquer, justifier, ses agissements. Ailleurs, certaines « avocates » émettent des menaces floues sur la manière dont elles pourraient, si elles le voulaient, nuire à certaines des personnes ayant relayé l’article de Salomée. Et je ne parle là que de ce que j’ai constaté en me reconnectant 2 heures sur les réseaux sociaux en rentrant chez moi hier, et donc ce que j’ai pu apprendre via mon cercle « proche » de contacts sur les réseaux sociaux.

Ça, c’est pour le résumé de la situation.

Ces comportements, on l’aura compris, visent à étouffer la parole de Salomée. Ce n’est en effet pas une superbe pub, en pleine période de débats sur la pénalisation des clients, que soit mis au jour les agissements inacceptables d’une des personnes les plus actives sur le sujet sur les réseaux sociaux. Mais comme Salomée le montre dans son article, ce n’est pas la première fois qu’on tente ainsi de réduire sa parole à néant, alors même que ses premiers textes étaient partagés re-partagés et re-re-partagés par les mêmes personnes qui aujourd’hui veulent la faire taire. Que s’est-il passé entre temps ? C’est simple : Salomée s’est prononcée contre la pénalisation des clients. Elle a même osé dire que la prostitution, c’est bien un métier (en illustrant son article de « sexwork is work ») et, pire que tout je crois, elle a copiné avec moi.

Je ne compte plus le nombre de personnes qui sont venues me raconter que, lorsque des abolitionnistes les ont vuEs parler avec moi sur les réseaux sociaux (twitter notamment), ils/elles ont reçu des messages leur disant au mieux de se méfier de moi, au pire que du coup ils/elles rompaient les liens, car parler avec quelqu’unE qui parle avec moi, c’est juste… pas possible. Et je ne dis pas « être d’accord avec moi », non, juste, me poser des questions, pour savoir ce que je pense sur tel ou tel sujet, essayer de clarifier mes propos, bref, me considérer comme une interlocutrice, avec qui on peut certes avoir des désaccords, mais à qui, en tant que rare personne à s’exprimer à la première personne sur le sujet du travail sexuel, et par ailleurs représentantes d’un syndicat de travailleurSEs du sexe, peut être, je dis bien, peut être, on pouvait, parfois, parmi mille choses qu’on lit, demander son avis.

Et bien non ; me parler, c’est tout de suite « devenir unE strasseuxSE », « être vendu aux mafias proxénètes », « faire partie du lobby prostitueur », j’en passe et des meilleures. Et en 2-3 ans, depuis que j’ai un compte twitter, j’en ai vu, beaucoup, des personnes se faire prendre à partie dès qu’elles me parlaient, puis petit à petit arrêter de me parler… c’était plus simple ainsi sans doute, et c’est une réaction que je comprends ; moi aussi il y a des textes de certaines personnes / groupes militants, avec qui je suis d’accord, mais que je n’ose pas partager vu la pluie de critique qui va me tomber dessus si je le fais.

Heureusement, parmi ces personnes, il y en a qui ont cherché à voir par elles-mêmes, si c’était vraiment si justifié que ça de me bannir ; et ça ne veut pas dire qu’elles sont d’accord sur tout avec moi, au contraire, on peut débattre, parfois s’accrocher un peu, parfois s’engueuler sèchement même, mais c’est okay. Ces personnes pourront penser que je suis agressive, conne, parfois de mauvaise foi (ça doit m’arriver, comme à tout le monde), et j’ai pas de soucis avec ça.

Bref, ce n’est pas vraiment sur moi que je veux centrer le propos… mais la similitude des méthodes qui ont été employées contre Salomée et moi fait que je dois quand même un peu parler de moi si je veux montrer qu’hélas Salomée n’est PAS un cas isolé.

Dans les deux cas, on a une travailleuse du sexe / pute, qui dénonce certaines méthodes / certains discours de militantEs abolitionnistes, certains projets de loi, aussi ; et dans les deux cas, on a des personnes qui s’en prennent à nous (surtout au début en fait), puis, lorsqu’on commence à avoir une certaine audience, les attaques envers nous deviennent moins directes, mais c’est alors les personnes qui nous parlent qui deviennent victimes de harcèlement (j’avoue avoir du mal à concevoir l’énergie qu’elles ont à dépenser pour être au taquet comme ça).

De mon côté, à côté des messages appelant à la méfiance envers moi, il y a eu aussi ce fameux blog, « sous le parapluie rouge », sous-titré « Morgane Merteuil’s facts », constitué de captures d’écran de mon compte twitter réalisées pendant HUIT MOIS puis classés en 4 catégories : « les amiEs de Morgane »( = les genTEs avec qui je discute de manière paisible, voire avec qui je déconne, et/ou qui ont par ailleurs de positions politiques sur le travail sexuel proches des miennes), « les ennemiEs de Morgane » (= les personnes que j’ai pu insulter, critiquer, pour différentes raisons), « le coloc de Morgane » (cette rubrique servait à prouver que mon coloc était bien une personne en particulier qui par ailleurs connait des militantEs du PS, ce qui prouve donc le grand complot prostitueur qui se jouait dans l’appartement dans lequel on vivait), et la dernière, ma préférée, « la vie de Morgane » (là c’est les tweets où j’évoque mon arthrose, mon viol et le classement de ma plainte, mes problèmes de fins de mois, ou encore quand je poste une photo de mon bain avec des bougies : des choses passionnantes en somme). Alors oui, Twitter est public, oui, je n’ai pas à me « plaindre » que ce que j’ai pu dire en public soit repris ensuite pour illustrer des propos, mais est-ce que tout ça ne va pas UN PEU LOIN quand même ?

Je ne sais pas, imaginez, vous rentrez un soir, vous êtes alléE boire quelques bières avec des potes, il est 2h du mat, vous vous connectez sur twitter, vous êtes abonnéE à des comptes abos, vous voyez un lien qui tourne, et là vous découvrez des captures d’écran de vos tweets pendant HUIT mois, dont des tweets assez « personnels », liés à une humeur, un besoin de partager certains trucs à un certain moment, en assumant certes le caractère public, mais sans vous douter alors que ces tweets seraient repris plusieurs mois plus tard au milieu de centaines d’autres dans le but de dresser un portrait de vous afin de vous discréditer (même si je ne comprends pas bien en quoi le fait que je prenne des bains avec des bougies me discrédite mais c’est un autre débat).

Au-delà de ça, ce qui m’a mis super mal à l’aise, c’est l’affichage des personnes dans mes « amiEs » ; déjà parce que parmi elles certaines ne sont pas du tout des « amiEs » par exemple mais de vagues connaissances de réseaux sociaux ; mais surtout, parce que quand les personnes me parlent, elles n’imaginent pas que 6 mois après elles seront ainsi fichées comme « complices du lobby proxénète » ; je me demande vraiment à quoi correspondent ces méthodes si ce n’est à une tentative d’intimidation des ditEs amiEs. Et ça, c’est assez dur à digérer, parce que tu te rends compte alors que tu impliques des personnes malgré elles, et tu te sens coupable, même si cette implication se fait aussi malgré toi.

Cet « épisode » n’était pas isolé non plus, mais est arrivé au milieu d’une longue série d’intimidations également. Je ne compte plus le nombre de faux profils créés (maladroitement, de sorte que pour certains il fut TRES facile de savoir qui se cachait derrière) essayant de se faire passer pour des clients qui voulaient le lien de mon annonce d’escorte… J’avais en effet, dès que j’ai commencé à être un peu médiatisée et à devenir visible auprès des militantEs abolitionnistes, bien pris soin de modifier toutes mes annonces, de ne laisser que des photos très floues sur lesquelles je ne suis pas identifiable, par crainte que des militantEs mal intentionnéEs les trouvent. Je ne sais pas avec précision ce qu’elles auraient pu en faire, ça aurait pu aller des faux coups de téléphone pour me faire déplacer pour rien aux mauvais commentaires sur les forums et autres en se faisant passer pour des « clients déçus » ; bref, j’ai préféré pas prendre de risques, ce qui ne m’a pas facilité mon travail vu que… une annonce avec des photos où tu n’es pas reconnaissable, on va dire que c’est pas le meilleur plan pour récolter beaucoup de clients … Et si j’en parle maintenant c’est qu’ayant déménagé, et désactivé mes annonces en France, je n’ai plus cette crainte.

Je crois qu’il me faudrait des pages pour raconter tout les moments où, comme ça, j’ai « flippé » de ce que pourraient imaginer certainEs militantEs abolitionnistEs pour me nuire. Je ne vais pas m’étendre sur la violence que constitue le fait de se faire prendre à partie, insulter, et exclure, pour ne prendre qu’un exemple, de manifestations contre le viol quelques semaines après ton propre viol, je vous laisse imaginer l’effet que ça vous ferait (pour ma part, j’ai été à peu près incapable de sortir de chez moi pendant 10 jours). Je pourrais encore citer cette fois où une militante m’a sauté dessus pour m’étrangler en me disant « vous êtes une horreur » parce que j’avais déchiré des tracts de zero machos qui appellent les mecs à se branler plutôt qu’à aller voir des putes (réaction peut être disproportionnée).

Comme je l’ai dit plus haut, le but de cet article n’est pas à la base de m’étendre sur mes soucis, de me plaindre pendant des pages, (je le fais déjà régulièrement en 140 caractères à vrai dire), mais puisque j’espère que l’article de Salomée va réveiller quelques consciences, rajouter quelques éléments qui vont dans ce sens : aujourd’hui, être pute, contre la pénalisation des clients, et le dire haut et fort, c’est être exposée à ça (entre autres). C’est être exposée à des menaces, des intimidations, voir ses proches harceléEs, également, par les personnes mêmes qui prétendent nous sauver. Et tout ça, donc… au nom du féminisme.

Et là je crois qu’il y a un SERIEUX problème.

Le féminisme, pour moi, ce n’est pas que « les discours sur les droits des femmes, les conditionnements genrés, les violences sexuelles » ; le féminisme, pour moi, c’est avant tout une PRATIQUE. Une pratique, notamment, qui refuse de mettre des femmes en danger, même si on n’est pas d’accord avec elles. Et je pense que si sur certaines méthodes / discours, il est normal qu’on ait, entre nous, parfois ou souvent, des désaccords, il faudrait peut être qu’on s’interroge sur des limites à fixer, entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Pour ma part, les méthodes mises au jour par Salomée et dans cet article ne sont PAS acceptable. Et j’aimerais que quand de telles choses arrivent, ce soit dénoncé, et non pas oublié par ce que, par ailleurs, celles qui en est l’auteure peut dire des trucs cools alors on oublie et on fait comme si rien n’était arrivé. On me reproche souvent d’avoir dans ce cas là une vision binaire, alors désolée par avance, mais je pense quand même qu’au bout d’un moment, il faut choisir son camp ; et je suis du camp qui considère ces méthodes inacceptables. Vous pouvez choisir l’autre, ou ne pas choisir, c’est évidemment votre droit ; mais alors dans ce cas, ne venez plus me dire que vous êtres mon alliéEs.