Témoignage. Des prostituées contre la pénalisation du client

Les effets négatifs de la pénalisation des clients seraient en tous points semblables à ceux que nous avons pu constater sur le terrain en France suite à l’instauration en 2003 du délit de racolage passif :

– Éloignement des structures de soins de dépistage et de prévention
– Plus forte exposition aux risques sanitaires
– Isolement des personnes et exposition accrue aux violences, à l’exploitation et à la stigmatisation, accès aux droits entravé
– Capacité de négociation réduite, forçant les personnes à accepter certaines pratiques ou rapports non protégés
– Plus grande difficulté d’action pour les services de police luttant contre la traite et l’exploitation.

http://www.medecinsdumonde.org

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PROSTITUTION, ABOLITION, DIFFAMATION. par Helene Schwartz (ex trans-pute)

PROSTITUTION, ABOLITION, DIFFAMATION.
 
 En France les associations catholiques ont longtemps eu le monopole de
 la «réhabilitation» des prostituées. L’Etat finance toutes sortes
 d’associations farfelues, par exemple «ô captifs la libération» avec
 sa petite chapelle à roulette qui tourne dans le Bois de Boulogne.
 Avec la crise du Sida ces associations subventionnées ont souvent
 rechigné à distribuer des préservatifs à cette population menacée. Les
 prostituées ont pris leur destin en main, des laïcs les ont aidées.
 A Lyon, en 1993, une association laïque majoritairement composée
 d’infirmières, a monté Cabiria. Pour aider les femmes et les personnes
 trans se prostituant dans la rue. Cabiria est un succès, et reçoit les
 soutiens qu’elle mérite. Cabiria se dote d’un bus pour aller au devant
 des prostituées.
 
 Le mouvement du Nid, le holding catholique abolitionniste créé vers
 1930 par un prêtre (aujourd’hui un diacre est à sa tête) fulmine. En
 octobre 1993 dans son journal « prostitution et société » Le Nid
 publie un texte de quatre pages «L’organisation de la prostitution
 roule en bus », dénonçant Cabiria. Quelques citations : « Ce type
 d’initiative en effet ne vise, au-delà de tentatives de réponses à
 des exigences immédiates, qu’à rendre « plus acceptable » et plus «
 sûre » la pratique de la prostitution en cantonnant les personnes dans
 un rôle de « travailleurs (ses) du sexe. Il ne s’agit de rien d’autres
 que de leur permettre de mieux se prostituer ». Bref si une prostituée
 se fait agresser devant vous, ne réagissez pas car cela serait l’aider
 à rendre son activité « acceptable » Entre les lignes on devine ce
 qui blesse le Nid : « comment les pouvoirs publics peuvent-ils
 subventionner des actions et mettre en place des post!
 es salariés confiés à des personnes prostituées, alors que les
 crédits obligatoires de 1960 pour la prévention et la réinsertion se
 raréfient. Comment peuvent-ils être partie prenante d’initiatives
 visant à l’organisation de la prostitution ?» Distribuer des
 préservatifs à une travailleuse du sexe pour sa santé, celle de son
 client et de ses partenaires, c’est « organiser la prostitution »?
 Aider une prostituée sans papier à obtenir des titres de séjour où à
 surveiller sa santé c’est « organiser la prostitution »? Pas question
 de partager les subventions!
 
 C’était en 1993. Depuis on a vu s’établir une étrange alliance entre
 les féministes institutionnelles du PS et les abolitionnistes
 cléricaux anti-IVG. On a vu l’union du PS et de l’UMP pour une loi
 prétendue anti-clients mais qui ne pénalisera que les prostituées en
 les mettant davantage dans les mains de la police (et de ses macs. On
 a vu des tombereaux de diffamations projetés sur le Stras, le syndicat
 des prostituées et ses activistes, à coup de blogs et de sites
 internet dégorgeant des calomnies personnelles à vomir. Une présidente
 du conseil général du PC a été condamnée en justice pour avoir
 déclaré que le syndicat des prostituées (tout genre confondu) était
 forcement «aux mains des maffias proxénètes» (et personne ne parle du
 travail de conseils juridiques, sanitaires du Strass).
 On peut débattre de la prostitution, s’il faut l’abolir ou non, et si
 la police est le meilleur moyen; si échanger une prestation sexuelle
 contre de l’argent relève d’une atteinte au sacré. Mais pourquoi
 faire taire les principales intéressées à coup de calomnies en
 s’alliant avec les obscurantistes ?
 Helene Schwartz (ex trans-pute)
 

non à la pénalisation de nos clients

par Marianne CHARGOIS.
(ce texte a été envoyé en tant que contribution adressée à la commission des Affaires sociales du Sénat, dans le cadre du rapport en préparation sur « la situation sociale des personnes prostituées », dans l’espace participatif dédié : http://www.senat.fr/commission/soc/mission_sur_la_situation_sociale_des_personnes_prostituees.html#c580314 n’hésitez pas y déposer également vos contribution et à nous les faire suivre ! )

nonpenalisationclients

Au nom de la non-marchandisation des corps, la France s’obstine à défendre une politique abolitionniste en matière de prostitution.
La France prétend vouloir protéger les travailleurs du sexe de l’exploitation et de la traite des êtres humains, tares dont ils seraient forcément la proie dés lors qu’ils exercent ce type d’activité.
Car en France, aucune personne libre de consentir n’accepterait volontairement de se torturer et de se rabaisser en « vendant son corps ».
Pourtant, la France se trompe.

Travailleuse du sexe et donc concernée par la question, je ne suis pas protégée par les lois abolitionnistes françaises.
Je suis au contraire discriminée et stigmatisée par ces lois.

Travailler avec son corps n’est pas vendre son corps, quelque soit la partie mobilisée : c’est le mettre en mouvement dans le but de réaliser une ou des activités précises contre rémunération.
C’est le cas dans le travail du sexe où une personne exerce une prestation avec son corps, le convoquant totalement ou partiellement.
Cela se retrouve également dans nombre de métiers tels que par exemple ceux ayant trait au sport, à la danse, au cirque, etc. Pourtant, ceux-ci ne sont pas concernés par les lois abolitionnistes.

Si je fais cette comparaison, cela n’est nullement de manière fantaisiste et fortuite, mais au contraire en toute connaissance de cause.
En effet, outre mon activité de travailleuse du sexe, je suis également contorsionniste.
Ce travail corporel demande de grands sacrifices physiques, peut causer de très grandes douleurs et blessures, en vu de s’exhiber devant un public qui n’a que faire des tortures vécues par l’artiste tant que le spectaculaire est assuré. Et je ne parle pas des acrobates et autres trapézistes, qui risquent leur vie, meurent parfois, se retrouvent handicapés souvent, dans l’unique but de satisfaire le voyeurisme de personnes qui sont excitées par ce danger potentiel.
Le spectaculaire est associé à l’accident : plus celui-ci risque de survenir, plus la vie semble fragile et ne tenir qu’à un fil lors de prouesses techniques, plus la performance sera jugée extraordinaire. Des personnes sont payées pour risquer leur vie et amuser des familles. Des personnes paient pour se distraire, satisfaire des pulsions voyeuristes, éprouver de l’excitation devant des corps sculptés, rire, passer le temps etc. Les raisons sont multiples, parfois malsaines et inavouables.
Pourtant, la question ne se pose pas de pénaliser les clients et clientes, majeurs et mineurs, qui se rendent à ces exhibitions légales, pour protéger les artistes de cirque au nom de la non marchandisation du corps. Et cela me semble normal, puisque les personnes qui prennent le risque de mourir, devenir handicapées, avoir des douleurs et de multiples désagréments quotidiens en vendant leurs prouesses corporelles le font de manière délibérée et en toute connaissance de cause. Malgré des aspects négatifs certains, ils continuent d’exercer, pour des raisons différentes selon les cas : par amour du métier, par tradition familial, parce qu’ils ne savent rien faire d’autre, par amour, etc. Les raisons et parcours de vie sont multiples et infinis, la loi n’a pas à s’en mêler.
Par contre, le pôle emploi reconnaît la difficulté et la particularité de ces métiers qui usent le corps, ce qui oblige ces professionnels à arrêter d’exercer relativement tôt.
C’est pourquoi il a été mis en place pour les circassiens et les danseurs des programmes de reconversion professionnelle leur permettant d’apprendre un autre métier, s’ils le souhaitent, lorsqu’ils sont amenés à quitter le monde du spectacle.

Travailleuse du sexe et contorsionniste, ayant une connaissance concrète et pratique de ce qu’impliquent ces deux métiers, je ne vois aucune différence de nature entre ces deux activités. Dans les deux cas, je travaille avec mon corps pour répondre aux attentes d’un public, unique ou multiple.
Pour aller plus loin, et sans aucune recherche de provocation, je soulignerai même que je me sens beaucoup plus objectivée lorsque je me plie en quatre sur une scène devant des personnes anonymes avec qui je n’ai aucun échange, que lorsque je délivre une prestation sexuelle au cours de laquelle un échange respectueux et personnalisé à lieu.
La seule nuance qu’il pourrait y avoir entre ces deux activités pourrait être que dans un cas des organes génitaux sont en jeux, et dans l’autre non (quoique cela ne soit pas vraiment exact puisque je suis plus que régulièrement amenée à être nue sur scène dans les spectacles, ce qui mobilise donc mon appareil génital dans la représentation).
Mais dans ce cas, si la différence essentielle qui est effectuée entre le travail du sexe et le travail de scène repose sur l’utilisation ou non des parties sexuelles dans la prestation délivrée, cela veut dire que la différence de traitement se base sur des arguments moraux.
Ors, la loi française ne saurait se prononcer sur ce qui est moralement acceptable ou non puisque cela est tout à fait subjectif, et relève de croyances et conceptions de la vie tout à fait individuelles.

Il semble absurde de condamner un crime sans victime et sans plainte. Pourtant c’est ce que cherche à faire le projet de loi sur la pénalisation des clients. Quelle victime à déclarer lorsque je suis à mon compte, que je fixe mes tarifs et mon rythme de travail, que je décide de ce que j’accepte de faire ou non, et que je délivre une prestation sexuelle à un client ? De quel crime serait coupable mon client, alors qu’il ne m’a causé aucun tort et que je ne porte pas plainte contre lui ?
Et contrairement à ce que clament les associations abolitionnistes –qui n’ont aucune légitimité à s’exprimer sur le sujet puisqu’elles n’écoutent pas la parole des personnes concernées : les travailleurs et travailleuses du sexe, et confisquent nos voix- je ne suis pas une minable exception non représentative. Si vous ne voyez pas les personnes comme moi, c’est bien parce que vos lois iniques nous invisibilisent, et non pas parce que nous n’existons pas.

Alors que les lois sur le proxénétisme nous causent déjà, à nous travailleurs et travailleuses du sexe, des torts considérables et des difficultés intolérables dans l’exercice de notre travail en nous empêchant de louer des endroits pour travailler ou de nous associer entre pairs, une loi pénalisant nos clients serait plus que dramatique.
Alors que les principes républicains ne cessent de prôner la liberté, l’égalité, la fraternité pour tous, les répressions et injustices nous concernant continuent de crier que la république hait les travailleurs et travailleuses du sexe. Sous l’hypocrite argument de vouloir nous protéger, nos voix sont étouffées ; la liberté à disposer de notre corps nous est refusée ; l’égalité de droit en matière de travail nous est confisquée ; la fraternité est piétinée.
Nous ne demandons pas d’exception, de faveur, ou de régime particulier pour les travailleuses et travailleurs du sexe, mais simplement les mêmes droits que pour tous travailleurs et travailleuses exerçant en France.
Le même traitement, les mêmes droits et même devoirs, les mêmes impôts, les mêmes protections contre le travail forcé.
La prostitution forcée n’est qu’une forme d’esclavage parmi d’autres. Les lois existantes contre l’esclavage sont donc suffisantes pour défendre les personnes victimes de prostitutions forcée : ce ne sont dans ce cas pas des travailleurs ou travailleuses du sexe, mais des esclaves, et il faut bien évidemment aider ces personnes. Tout comme il faut aider par exemple les personnes réduites à l’esclavage domestique. Et aider ces personnes n’a jamais mené à faire des lois interdisant les métiers de femmes ou hommes de ménage, ou à pénaliser les personnes et familles y ayant recours.
Si vous souhaitez venir en aide aux personnes souhaitant sortir du travail du sexe, appliquez donc le même régime que pour les autres personnes travaillant avec leur corps : une possibilité de formation professionnelle permettant une reconversion à n’importe quel moment, quelle qu’en soit la raison.

Mais la plus grande des aides dont nous avons besoin de votre part et que vous ne pénalisiez pas nos clients, et que vous retiriez les lois hypocrites contre le proxénétisme qui nous empêchent d’avoir une vie décente et de travailler convenablement.
Arrêtez de faire des exceptions pour nous.
Nous ne voulons pas de vos protections qui nous tuent.
Nos risques ne viennent pas de nos clients mais de vos bons sentiments.

Review from Glasgow Sexworkers Open University

par Morgane Merteuil

Ce n’est pas très facile d’être une pute en France en ce moment. C’est, de manière générale, pas facile non plus d’être non blanc, non hétéro, non cisgenre ; mais ces derniers temps, le regain d’homophobie, d’islamophobie, de masculinisme même, et de putophobie, s’est particulièrement bien fait sentir… Du coup, j’étais vraiment super enthousiasmée à l’idée de quitter la France une semaine pour aller à Glasgow, pour un festival international de travailleurSEs du sexe. Et pas n’importe lequel, mais la Sexworkers Open University, à la quelle j’avais déjà été l’an passé (Camille nous avait interrogées Manon et moi à ce sujet : http://blogs.lexpress.fr/sexpress/2012/08/27/verts-ps-medef-putes-tout-le-monde-a-son-universite/ ) ; ça avait été la première fois que je rencontrais des militantEs du mouvement international de sexworkers, donc ça avait forcément été fabuleux, même si mon anglais était encore plutôt mauvais, et que Londres ne m’avais pas fascinée comme ville. Là, Glasgow, pour avoir un ami qui y vit depuis quelques temps déjà et qui m’en parlait, ça me branchait énormément !
Peut-être faudrait-il que j’explique ce que c’est, au juste, que la SexWorkers Open University. Alors : au départ, SWOU, c’est un collectif, qui a pour but de réunir des travailleurSEs du sexe et alliéEs (militantEs féministes, syndicalistes, anti-capitalistes, universitaires, et toute personne de bonne volonté pour participer à la lutte pour nos droits) afin notamment d’organiser des événements liés aux enjeux de notre lutte, dans le but de construire notre communauté, et d’agir sur le grand public, en l’informant de la réalité de l’industrie du sexe, ce qui est aussi un moyen de lutter contre le stigma qui nous affecte en tant que travailleurSEs du sexe. Cette année, c’était la 3e édition de la SWOU, et elle était organisée en collaboration avec SCOT-PEP, une association de défense des droits des travailleurSEs du sexe en Ecosse, et a réuni environ une cinquantaine de travailleurSEs du sexe de différents pays, essentiellement d’Europe mais aussi d’ailleurs.
La situation en Ecosse est à peu près la même qu’en France : officiellement, on a le droit de vendre des services sexuels, mais toutes les activités qui y sont liées sont pénalisées par les lois sur le proxénétisme (pimping), même si la pratique semble être plus tolérante. Et il n’existe pas de délit de racolage. On retrouve donc les mêmes débats qu’en France entre les abolitionnistes et les travailleurSEs du sexe luttant pour leurs droits, mais apparemment c’est quand même beaucoup moins violent. Et aussi, comme de manière générale dans le monde anglophone, l’idée de « sexwork » semble mieux acceptée (je pense au trajet en taxi pour me ramener à l’aéroport prendre l’avion du retour, quand le chauffeur m’a demandée ce que j’étais venue faire, et que je lui ai dis que j’étais là pour un « sexwokers rights festival »; il a un peu hésité, genre « sex-what ? – sexworkers – aaaaaahh sexworkers, okay, great ! ». J’essaie d’imaginer la même conversation en France. Je n’y arrive pas).
Malgré tout, les abolitionnistes sont quand même assez puissants en Ecosse. La preuve en est que l’événement de samedi devait avoir lieu au local du STUC, le syndicat écossais. Au dernier moment, ils ont annulé, car le STUC est officiellement abolitionniste et pour la pénalisation des clients (ce qui est paradoxal c’est que les travailleurSEs du sexe ont tout de même une branche à l’intérieur du même syndicat) : ils ne pouvaient donc héberger un événement dont le propos était en contradiction avec leur position officielle. Vous pouvez lire les communiqués de presse de SWOU à ce sujet ici : http://glasgowswou.wordpress.com/press-kit/)
Heureusement, grâce à un activiste allié, un autre lieu a pu être trouvé assez vite pour organiser les discussions de samedi : le Kinning Park Community Center. C’est un Centre communautaire indépendant, qui existe depuis 1996 ; menacé de fermeture, une occupation a eu lieu pendant 55 jours. Aujourd’hui, le centre héberge des activités aussi diverses que des cours de danse, garde d’enfants, éducations, soutien aux migrantEs, etc., grâce à un groupe local d’activistes.
Cependant, pour quand même marquer le coup, nous avons organisé un rassemblement le samedi matin devant le bâtiment du STUC.

manif stuc

Mais je saute une étape. Car la SWOU n’a pas commencé samedi, mais vendredi, par un festival de films, au Centre d’Art Contemporain (là où s’est également déroulé l’essentiel des ateliers des jours suivant). Parmi les films/documentaires diffusés, un sur la SWOU 2011, un sur le Sexworkers freedom festival (l’année dernière à Calcutta, qui fut l’un des plus gros, si ce n’est le plus gros festival sexwork du monde), et le court métrage, que j’avais déjà vu mais que j’aime toujours autant revoir, réalisé par Empower, un groupe thaïlandais de défense des droits des putes : « Last Rescue In Siam », que vous pouvez visionner ici http://www.youtube.com/watch?v=70rPAxLFFKU )
J’en reviens à samedi, donc, et à l’après-midi de présentations publiques au centre communautaire de Kinning Park, après le rassemblement. L’après-midi était divisée en deux sessions ; la première sur la criminalisation, notamment la pénalisation des clients, et les stratégies de travailleurSEs du sexe face à ces offensives.
Jay Levy (Université de Cambridge) nous a ainsi présenté les résultats de sa recherche de doctorat sur « l’abolitionnisme suédois : une violence faites aux femmes ». En se basant sur de nombreux entretiens qu’il a réalisés avec des travailleurSEs du sexe suédoises, Jay Levy met en valeur la manière dont le « modèle suédois », en donnant plus de pouvoir aux forces de l’ordre notamment, rend la vie de nos collègues suédoises bien plus difficile, quand dans le même temps les moyens sociaux promis sont totalement absents.
Des membres de X-Talk (association des travailleurSEs du sexe qui donnent des cours d’anglais aux travailleurSEs migrantes) nous ont quant à elles fait une présentation de la campagne « moratorium2012 » (http://www.moratorium2012.org/) , dénonçant la répression particulièrement accrue des travailleurSEs du sexe dans les semaines précédant les JO de Londres en 2012 (JO >> tourisme >> il faut nettoyer la ville).
Pour ma part, je faisais une présentation des actions que mène le STRASS pour lutter contre l’idée de pénalisation des clients.
La deuxième session était plus positive, puisque consacrée aux modèles qui marchent, c’est à dire ceux de décriminalisation. Zahra Stardust, de Scarlett Alliance, a ainsi présenté le modèle en vigueur en Nouvelles Galles du Sud (Australie) et ses succès ; la présentation était suivie d’une vidéo sur les actions menées là-bas… C’était assez fou, en tant que française qui reçoit presque quotidiennement des coups de téléphone de travailleurSEs du sexe soit qui ont été arrêtées, soit qui ont eu des amendes, soit voudraient se déclarer mais n’osent pas par crainte que leur conjoint soit accusé de proxénétisme… assez fou, donc de réaliser que oui, c’est possible d’être pute sans que nos soucis essentiels concernent la répression ! Et de voir ces images de travailleurSEs du sexe super « empowered », dont les institutions protègent les droits au lieu de les stigmatiser. Bref, ça semble un peu surréaliste vu d’ici….

Zahra Stardust

Je ne vais pas décrire toutes les présentations, je m’arrête à celles qui m’ont le plus marquées, mais vous pouvez consulter le programme complet de la semaine ici http://www.swou.org/#!swou-glasgow-2013/c6zi
Le samedi soir, il y avait une soirée de lancement d’un fond communautaire pour soutenir des initiatives locales. Des groupes de femmes contre l’austérité sont intervenues, des courts-métrages sur les mouvements anti-guerre ont été diffusés, et deux travailleurSEs du sexe sont intervenues : Nikki Adams, de l’English Collective of Prostitutes, a fait un discours remarquable et très applaudi sur la nécessité de soutenir les femmes travailleurSEs du sexe face à la répression, et Ariane, travailleuse du sexe allemande, nous a lu un manifeste pour une utopie pute.
Après ça, on a été boire des bières, puis boire des bières encore, et puis danser. Du coup, shame on me, mais le lendemain je me suis levée trop tard et trop avec la gueule de bois pour aller aux ateliers…
Le jour d’après, lundi donc, il y avait un atelier en non-mixité travailleurSEs-du sexe, SWOU Taboo, afin d’aborder les problématiques telles que « violences (sexuelles) », « santé mentale », « addictions », « precarity », bref, ces sujets délicats dont il nous est très difficile de parler publiquement ou sur nos blogs sans que cela soit immédiatement récupéré par les abolitionnistes comme preuve que nous sommes dans un processus pathologique qui prouve bien qu’il faut abolir la prostitution. Bon, shame on me à nouveau, j’avais encore très peu dormila veille, donc je n’ai pas été très … efficace lors de cet atelier, je ne peux donc pas vous en dire grand chose (anyway, pour des raisons que vous comprendrez, ce qui s’y ai dit n’avait pas vocation à être rendu public).
En fin de journée, à la Glasgow School of Art, une réunion publique était organisée sur la thématique des alliances. De nombreuxSES militantEs, syndicalistes, féministes, etc., sont venuEs dire pourquoi ils et elles soutenaient les luttes des travailleurSEs du sexe, ou poser des questions sur notre mouvement. Après ça on a été boire des bières puis j’ai été découvrir un lieu assez chouette aussi, un immeuble qui n’est pas vraiment un squat mais y ressemble un peu, et assister à des concerts un peu punk/métal dans un appartement.
Mardi commençait l’atelier de deux jours sur « réduire le stigma et construire notre capacité », animé par Mariah Nengeh Mensah et Chris Buckert. Là aussi, c’était en non-mixité travailleurSEs du sexe, je ne vous en dirai donc pas trop, si ce n’est qu’on a notamment réfléchi sur la notion de stigma et la manière dont il peut agir dans nos interactions avec autrui, aussi bien dans notre vie privée que dans des contextes plus publics; on a aussi appris quelques outils de communications utiles si l’on doit par exemple organiser des ateliers ou discussions publiques sur le sujet du travail sexuel, ou si l’on doit faire face à des abolitionnistes « violentes ». C’était un super moment d’empowermement, de partage, de complicité ; et, comme si on n’avait pas eu déjà assez d’émotions, on a regardé cette vidéo http://www.youtube.com/watch?v=akKzsWyjL5w, qui revient sur le forum XXX qui s’est tenu à Montréal en 2005, et on a pleuré. Bon, d’accord…J’AI pleuré.
Mardi soir (entre les deux journées de cet atelier donc), il y avait une discussion publique sur le stigma et la putophobie (whorephobia). Le but était essentiellement de réfléchir avec le public sur cette notion de stigma et les stéréotypes qui y sont associés : en quoi il repose sur des idées sexistes, et constitue une menace, au-delà des putes, envers l’ensemble des femmes, comment il est véhiculé par les films et médias, etc… la discussion était animée par Luca Stevenson et Nadine, deux travailleurSEs du sexe.

stigma

Pour conclure sur cette semaine, je n’ai donc que deux regrets : ne pas avoir pu aller au rassemblement pour fêter la mort de Tatcher, et avoir du rentrer à Paris… En tout cas je tiens sincèrement à féliciter et à remercier les organisatrices/teurs de SWOU Glasgow, travailleurSEs du sexe et alliéEs, qui ont rendu ces moments possibles, et j’ai hâte qu’un tel événement ait lieu en France !

Sites internet :
site du collectif SWOU : http://www.swou.org/
site de la SWOU Glasgow : http://glasgowswou.wordpress.com/
site de Scot-PEP : http://www.scot-pep.org.uk/

« Vous êtes une pute. »

« C’est dégueulasse. C’est tout. Vous êtes une pute.»

« C’est dégueulasse. C’est tout. Vous êtes une pute.»
Voilà comment, dans les années 80, Serge Gainsbourg, l’un des plus grands compositeurs de pop française s’adresse à Catherine Ringer, jeune artiste qui vient de bouleverser le paysage monotone du rock hexagonal avec son groupe Les Rita Mitouko.

On pourrait se méprendre et s‘imaginer qu’il s’agit-là d’un clash des générations. La star vieillissante, alcoolique et aigrie face à face avec une jeune rockeuse, qui incarne selon ses propres mots « l’aventure moderne ». Pourtant quelque chose de plus profond se dessine derrière cette interview, quelque chose de typiquement français lorsqu’ on aborde la question du sexe tarifée, que ce soit de la prostitution ou du porno.

En discutant avec des personnes de pays voisins, j’entends souvent leur incrédulité quand ils apprennent que la prostitution est si criminalisée, que la ministre du droit des femmes, par exemple, en fait son principal combat : « mais pourtant la France c’est le pays de la romance, de la séduction, des Folies Bergères et du Moulin Rouge ! Toulouse Lautrec ! French Cancan ! Brigitte Bardot ! » et retour a Serge Gainsbourg et ses sulfureux hits des années 60, des Sucettes à l’anis d’Annie au censuré « Je t’aime …moi non plus », ou plus tard ses fantasmes incestueux avec sa fille Charlotte dans Lemon Incest.

A mes yeux, ce court « dialogue » représente la contradiction française quand on en vient à la prostitution : En France, on adore les putes… mais en peinture seulement. Nos modes de vie hors-norme, décadents, bohèmes, outrageux, dangereux, nos talons, maquillages, fouets et nos vies nocturnes et sans compromis sont bons pour la fiction, pour lire au salon en attendant que la soupe refroidisse. Quant aux vraies putes, celles qui tapinent au bois ou les actrices pornos aux dents gâtées, elles, on leur crache dessus. Elles, il faut les abolir.

Serge, qui a fait fortune en se servant de belles femmes et d’adolescentes (Bardot, Birkin, Gall, Hardy…) pour chanter ses mélodies pop (se sachant trop laid pour les chanter lui-même) déteste viscéralement Catherine Ringer qui sans s’en vanter, ni en avoir honte parle de son expérience d’actrice porno. Au-delà du sexisme basique de Gainsbourg, on peut imaginer qu’il la déteste aussi pour être ce qu’il ne sera jamais. Elle est femme publique et pourtant contrairement aux égéries de Gainsbourg, elle ne se sert pas de ses charmes pour vendre de la pop. Avec sa dent pourrie et ses cheveux mal coiffes, elle est la pute libre qui dit aux hommes de se garder leurs normes de beauté et leurs contrats, qu’ils soient nuptiaux ou musicaux : elle est indépendante.

Le discours et l’attitude de Gainsbourg symbolise bien l’attitude française face a la prostitution : hypocrisie absolue d’une société qui a bâti une partie de sa réputation sur une image de libertinage et de liberté sexuelle mais qui pourtant stigmatise et veut réduire au silence celles qui expriment leur expérience d’une sexualité tarifée. Si c’est « osé » de parler de sucre d’orge qui coule dans la bouche d’Annie, par contre « plein de foutre pendant les prises », ça c’est trop graphique, c’est trop réel. « C’est dégueulasse. »

Pourtant, Catherine Ringer aura le dernier mot, artistiquement du moins. Gainsbourg, dans l’album Melody Nelson raconte un épisode dans un bordel « l’hôtel particulier ». La chanson se termine sur des violons symbolisant les cris de jouissance d’une Melody travailleuse du sexe enlacée par un Gainsbourg client. Encore une fois une œuvre artistique capitalisant sur l’univers érotique de la prostitution. Catherine Ringer reprendra cette chanson, en hommage à Gainsbourg et en clin d’œil-revanche à ce navrant épisode télévisuel, en remplaçant les violons métaphoriques par de vrais cris de jouissance.

Avis à tous les abolitionnistes, rassemblement malsain de chrétiens moralisateurs, de féministes fondamentalistes aux dents longues, de flicailles sécuritaires et politicards racistes … vous ne ferez jamais taire les putes. Nous continuerons à baiser, à nous faire payer et à hurler nos cris de jouissance et de rage, dans les rues, les hôtels, les bois et les camionnettes…. Nous vous prévenons : vous n’avez pas fini de nous entendre.

Post-pornons un peu voulez vous!

By nana

« Plus j’y pense, puis plus je crois qu’il est réellement là le noyau de mon féminisme. »

« Tout est dans le sexe! »

Ces réflexions sous forme de dialogue sont nées suite à l’immense joie d’avoir collaboré à la pratique postporn. Dès notre sortie, en fait, nous avons entamé une discussion enflammée directement sur la rue Ontario et qui s’est continuée via courriel. Des trucs perso, politiques, érotiques…des liens se sont alors créés et c’est de cette façon que l’envie de tout partager s’est fait sentir. Ce texte ne se veut pas académique mais est plutôt axé sur une démarche de connaissance de soi à partir de la découverte.expérience des sexualités et des formes que cela peut prendre. C’est un peu notre terrain, anthropologiquement parlant !

Jane : En fait, oui.
Tout est lié consciemment ou non à la sexualité, mais c’est vraiment lorsque l’on se met à réfléchir et à mettre tout ça en pratique que ça permet de penser le sexe différemment.
Les deux s’alimentent et justement s’entraident à penser le sexe différemment et le faire différemment. C’est là ou il y a à mon avis quelque chose de puissant.
……….mais dis-moi pourquoi tout est dans le sexe…?

Nana : Le sexe, tel que représenté dans notre société, est tellement chargé de messages à saveurs morales et empreint d’un conservatisme religieux qu’il ne permet pas de vivre une sexualité libre et épanouie entre adultes consentants. Les luttes féministes ont donnée de bons résultats comme le droit à l’avortement mais encore récemment, le gouvernement au pouvoir s’est opposé à ce droit. Le rapport au corps et l’autonomie face au choix d’en disposer sont des concepts importants dans les analyses féministes pour le droit à l’avortement et c’est évidemment la même chose dans les luttes des droits des travailleuses(rs) du sexe.

Jane : La postporn, c’est reprendre ces représentations et symboles donnéES au sexe pour les redéfinir, les rejouer. Il s’agit donc de déjouer les codes hétéronormatifs très présents dans les représentations sexuelles.
Grosso-modo, c’est un travail où on donne une attention et une visibilité centrale à la diversité des types de corps présentés, des pratiques sexuelles variées sont performées et données à voir et aussi parfois, une redéfinition des genres. L’importance de tout ça s’incarne dans le processus de montrer ce qu’il y a à voir.
Donner à voir, c’est légitimer et permettre l’identification à d’autres représentations, qui sont autrement mises de côté, voire invisibilisées complètement.
Je vais faire du pouce sur l’enjeu de l’autonomie face au choix de disposer de son propre corps et la volonté de montrer de nouvelles identités. Là-dessus, je crois qu’il est important de mettre de l’avant un nouvel acteur social engagé à la fois dans la défense des droits des TDS et la solidification des solidarités entre féministes et TDS, peu importe sphères d’activités sexuelles dans lesquelles elles travaillent (salon de massage, travail de rue, escorte, téléphone rose, actrices, etc.)
A mon sens, comme féministe, il va de soit de se solidariser avec les minorités sexuelles et les personnes vivant diverses oppressions, que celles-ci soient liées à leur identité de genre ou de sexe, de leur précarité financière, de leur statut de santé (handicap, VIH, Sida, autres…), etc.
Donc, OUI à la solidarité avec les personnes vivant des oppressions, mais aussi et surtout un OUI aux personnes qui, faute de pouvoir sortir du capitalisme, du classicisme, du sexisme, de LGBT-phobie et putophobie, résistent de toutes leurs forces pour sortir des zones confortables pour réinventer, réimaginer, reconfigurer nos combats, nos expressions artistiques, nos militances, nos vies.….et cela inclut la réinvention d’images nouvelles pour se réapproprier la pornographie pour agir sur celle-ci.
Faire du postporn, c’est donner naissance à des discours et des images nouvelles.
Je me suis réellement surprisE moi-même ce samedi!

Nana : J Moi aussi! Je suis hyper heureuse d’avoir participé à l’expérience de la post pornographie. Je me sens privilégiée d’avoir fait cette expérience. Tu vois, j’ai pris la décision de me lancer dans quelque chose dont j’avais envie et j’ai vraiment apprécié. L’endroit, le paysage avec vue sur la ville de Montréal, les gens qui ont participés, la musique qui jouait, la facilitatrice qui m’a tout simplement enchantée avec ses exercices pour nous mettre à l’aise. Même l’odeur du gingembre entremêlé à l’odeur des fluides corporels était carrément stimulante! Tout cela a permis mon propre épanouissement pour cette journée et c’est comme si cette activité de discussion suivie de la pratique a opéré un charme en moi. Je désire de plus en plus m’investir dans les luttes liées à la sexualité. Que ce soit dans l’accessibilité aux informations pour la réduction de transmission des ITSS ou dans les représentations nouvelles que l’on fait quand on se donne la place pour faire du sexe libre.

Jane : J’imagine ton sourire, grand comme dans les chouettes occasions!
Et comment !
Moi, ça m’a transforméE de bord en bord. Honnêtement.

Nana : Pour moi, je ne parlerais pas de transformation. Je ne me suis pas transformée du tout! Je suis féministe et faire du sexe devant la caméra dans une perspective féministe et queer, ça m’enchante au plus haut point! C’est vrai que regarder de la porno féministe (et en faire!) ça donne de la force sur le contrôle que tu as sur ton corps. On peut parler de réappropriation corporelle mais pour moi, la projection d’images nouvelles dans l’industrie du sexe est le plus important car elle contribue à rendre visible d’autres corps, d’autres sexualités qui sont invisibilisés par l’institution de l’hétérosexualité qui prédomine dans ce que diffuse la porno traditionelle. Personnellement, je ne me reconnais pas dans la pornographie mainstream mais ce n’est pas une raison pour l’abolir ! Au contraire, reprenons à notre compte la porn et rendons hommage à la diversité! Prenons le temps de découvrir nos corps. J’ai le droit de prendre mon pied moi aussi!

Jane : Bien sûr que prendre son pied c’est célébrer la multiplicité et diversité des expériences liées au sexe ! Je revendique la jouissance à autant de membresses (sic) qu’il le faudra, crois-moi ! C’est à mon sens une volonté d’aller au delà de la pornographie traditionnelle, qui personnellement, ne m’intéresse pas.
La principale raison de mon désintérêt pour la pornographie traditionnelle straight est que je ne m’y retrouve pas du tout représentéE, donc je ne réussiE pas à m’y identifier.
Je trouve également que celle-ci est trop fixée sur l’orgasme strictement masculin de l’homme, au détriment des plaisirs des femmes.
À cet effet, le corps des femmes est central dans l’imagerie pornographique. J’ai l’impression que les corps féminins tels que véhiculés dans la porno traditionnelle hétérosexuelle et hétérocentrée ne sont que des outils pour mettre en valeur uniquement la sexualité des hommes en mettant de l’avant la jouissance de ce dernier.
À vrai dire, pour moi, la porno straight est intrinsèquement patriarcale. Il s’agit donc de trouver une façon de faire et penser de la postporn anti-autoritaire et féministe et queer…et pourquoi pas anticapitaliste par-dessus le marché ?

Mais, je crois que malgré mes appréhensions, mes terribles craintes vis-à-vis l’atelier pratico-pratique; j’ai crû bon sauter dans cette expérience.

Nana : Pour moi, la hâte est venue quand j’ai finalement tout orchestré avec les enfants. Pour rien au monde je n’aurais manqué l’occasion de me mouiller féministement dans ce côté de l’industrie que je n’avais pas encore expérimenté dans mon parcours sexuel! J’ai pratiqué mon travail dans les salons de massages érotiques, occasionnellement dans les bars de danseuses, comme escorte indépendante, au motel, à l’hôtel, sur le trottoir mais je n’avais encore jamais eu l’opportunité de travailler sur un projet de porno dans une perspective féministe et queer de réappropriation et d’empowerment.

Jane : Pour mon petit moi, c’est vraiment un changement bout par bout.
Jamais je n’aurais pu oser penser faire cela il y a cinq ans, même pas il y a deux ans.
Mais je sais que j’ai fais le bon choix, devinant un peu ce que cela allait provoquer en moi et sentant que les conditions idéales et favorables y étaient.

Nana : J’avoue que l’occasion était parfaite surtout que depuis qu’on s’est rencontré qu’on discute presqu’autant de pornographie que de féminismes! Notre intérêt commun pour les sexualités nous a permis de devenir complices! C’est toi, en fait, qui m’as fait découvrir la postporn via ta collection personnelle.

Jane : Oui!!! Mais notre complicité va au-delà de ce délicieux intérêt pour toutes choses sexuelles ! Hum…intéressant que tu mentionnes ça, parce qu’en fait, j’avoue que je n’y avais pas pensé avant… Vrai qu’on parle de sexe, de porno et de féminisme pas mal à part égal. Ce sont quelques sujets parmi plusieurs que nous avons en commun et ouais, on finit pas mal toujours par retomber là-dessus, à mon plaisir et au tien, bien sûr!
Ce qui nous renvois à ce que tu disais tantôt concernant que tout est dans le sexe.
Oui, la sexualité est présente partout.
J’y réfléchie depuis plusieurs années, mais c’est relativement récemment que cela s’est réellement cristallisé et que ma sexualité s’est décoincée et s’est mise à être pensée et performée différemment.
Elle s’exprime avec une plus grande maitrise de soi, de ses désirs, de ses capacités.
Cette expression se trouve alimentée de toutes parts.
Elle est façonnée par mes lectures, l’environnement intellectuel dans lequel je baigne, ainsi que par mes amies. Le simple fait que je suis, comme toi, en études féministes à l’UQAM, est un élément clé de mes réflexions sur le sexe.
En effet, mes réflexions sur le sexe sont influencées par une panoplie de choses comme la diversité des identités de genres et de sexes, les divers courants de pensées féministes, la mouvance queer, la performance, ma solidarité pour le travail du sexe, les relations de pouvoir et tout ce qui touche à la sexualité féminine.
En fait, mes travaux, lectures et réflexions sont orientées principalement vers des thématiques où les sujets sont diverses: les travailleuses du sexe, les hommes féministes, les identités trans’ et queer, les identités multiples dans les autoportraits de Claude Cahun, pour ne nommer que quelques unes.
Cet intérêt pour la marginalité prend racine dans ma propre marginalité.
J’ai cet intérêt pour la postporn notamment pour ce qu’elle permet comme espace d’expressions de la marginalité. Celles-ci recèlent en elles un potentiel explosif d’empowerment et d’autoreprésentation puissante. Ça me titille autant intellectuellement que sexuellement!

Pour moi, la postporn est l’une des manières de proposer des représentations fortes et de jouer avec tout plein de façons de subvertir les normes.
Je crois que c’est important de centrer la représentation des femmes dans la pornographie féministe comme outil afin que les participantes puissent s’affirmer, à la fois comme sujet d’une œuvre cinématographique et comme créatrices. Être sujet et créatrice à la fois, c’est participer à un empowerment, une prise en charge de la représentation des sexualités des femmes au cinéma.

Mon éveil face à la postporn s’est fait avec plusieurs visionnements à répétition des vues de Bruce La Bruce, un réalisateur homo trop porno pour le film d’auteur et trop auteur pour la porno.
Je crois que c’est de là dont tout est parti.
C’est vraiment un réalisateur qui fait une œuvre qui est unique en son genre.
C’est un cinéma qui joue avec tout plein d’influences et de références visuelles, littéraires et culturelles diverses (les hustlers de L.A., les punks, les skins, le milieu du cinéma d’auteur, John Waters, Fellini, les groupes d’extrême droite et de gauche, les films de zombies à la George A. Romero, etc.).
Comme tu sais, j’aime bien partager…alors lorsque j’ai sentie un intérêt de ta part pour le porno hors-la-norme, je me suis dit que c’était tout naturel de te refiler ça…pour ‘réflexions’ personnelles et usage strictement académique, bien entendu !
Je dis ça, mais c’est la même chose avec la musique, les bouquins, les trucs qui nous font vibrer. Ça se partage ces trucs là ! Idem pour la sexualité, penser la sexualité et la faire.

Nana : Oui, c’est vrai que plusieurs choses peuvent nous faire tripper et partager nos trippes alimente très certainement nos connaissances et nos intérêts. Étant déjà amateurE de film porno, tu n’imagines pas la jouissance de découvrir une porn qui me ressemble! Des films où les femmes ont du plaisir et des orgasmes. Des films où les sexualités, les genres ne sont pas ancrés dans la norme. Des films où les codes sont flous. De plus, pouvoir faire de la porn me semble vraiment nécessaire à la transformation des représentations sexuelles mais également à la légitimation de ma sexualité, de qui je suis et de ce que je veux pour mes enfants. Car ce n’est pas vrai que je vais encourager une éducation genrée pour mes filles basée sur l’hétérosexualité forcée. J’ai envie de leur montrer la beauté des diversités! Et je crois que toute révolution commence à la maison. Alors si je ne peux me permettre d’expérimenter la porno féministe pour je ne sais quelle raison, je vais surement avoir de la misère à expliquer à mes filles qu’elles peuvent avoir un chum ou une blonde par exemple. Pour moi, c’est important de vivre une sexualité saine et être à l’aise avec mes choix afin de pouvoir accompagner mes filles dans le chemin qu’elles choisiront à leur tour.

Jane : Si tu affirme que toute révolution commence à la maison, ça signifie que le perso est politique, et ça, j’en suis pleinement conscient et je suis en accord avec toi. Cependant, je tiens mon bout en affirmant que la révolution se doit d’être menée pas seulement au niveau individuel, mais nécessairement de manière collective. Ça doit prendre place à l’extérieur de la sphère domestique : dans les espaces publics, dans les manifestations, dans les échanges avec d’autres, dans la diffusion d’écrits, d’images et d’idées. Sans cet aspect collectif et la mise en danger de soi en sautant dans l’espace public, cela ne donne rien.
Faut pas oublier que la post-porn, elle est belle et bien féministe, et qui dit féministe dit mouvement social : célébration des différences, renforcement des solidarités et résistances aux oppressions. Bref, en bout de ligne c’est s’organiser et résister et s’empowerer !

C’est vraiment tout ça qui vient me chercher vraiment solidement : la beauté des diversités.
La camaraderie, l’atmosphère, les regards, l’électricité, la complicité et SURTOUT, les éclats de rire! Se retrouver dans un environnement où on peut être qui on veut avec d’autres, sans se sentir jugéE, moi, j’ai vraiment trimé dur pour trouver des représentations positives de mes désirs, de mon corps, de mes pratiques sexuelles dans la pornographie.
Pour moi, la découverte et la pratique du postporn a été la lumière au bout de tunnel.
C’est puissant tout ça !
Il s’agit d’un éclatement des codes. C’est ce qui en fait un attrait à mon avis.

Nana : L’amour de soi et des autres est très important selon moi mais comme tu dis, il faut également s’éclater! Le rire dans l’amour, dans le sexe est pour moi un indicateur de plaisir!

Le côté humain entre les personnes qui participent à une séance de postporn est très positif et m’inspire à continuer de vivre ma vie comme je le sens. L’énergie qui circule dans ce genre d’atelier est très importante justement pour créer une atmosphère de respect, d’ouverture à la découverte de soi et des désirs qui sont si souvent refoulés, marginalisés et même évacués.

Jane : Je crois que la raison pourquoi j’ai eu une barre dans le ventre et souffert d’insomnie durant deux jours; c’est justement parce qu’inconsciemment ou non, faire l’atelier allait être libérateur à tant de niveaux. Je savais au fond de moi tout ce que cette activité pouvait révéler comme potentiel insoupçonné chez moi.
Se libérer, c’est souvent tellement terrifiant et ça paraît tellement loin de ses capacités, de ce dont on est capable de faire. C’est libérateur car ça me permet de tisser tellement de liens entre tant de choses dans ma tête, dans mon corps, dans mon féminisme, dans mon queer, dans ma sexualité, ma compréhension du monde, etc.
C’est la réappropriation de Jane par Jane, c’est mon féminisme en action, c’est faire preuve d’agentivité, c’est tellement fort que ça me submerge et m’enveloppe.
Je suis féministe et je me sers généreusement du postporn comme un outil parmi d’autres pour m’affirmer, repousser mes limites et politiser ma sexualité.

J’ai l’impression curieuse que tout cela devait se produire afin de progresser, d’aller de l’avant.
Honnêtement, je me rends compte avec une clarté éblouissante à quel point c’est puissant.
Mon féminisme, mon queer et mon genre se trouvent réactivés et revigorées d’une telle énergie, d’une telle puissance que ça me saoule. C’est tellement de choses, d’émotions, de claques dans la gueule en même temps.
L’empowerment, c’est tangible, c’est réel : Ce n’est pas un calisse de concept flou.
C’est une réelle putain de libération pour moi, mais surtout pour l’enfant que j’étais et la personne que je suis (en train de devenir).
Autant le féminisme et le queer m’ont aidé et m’aident à mieux comprendre le monde; autant cet atelier là devient un outil dans ma boîte à outil. Cet atelier là s’emboite et fait corps avec mon cheminement intellectuel, politique, personnel et social.
C’est vraiment un work in progress.
Cette expérience, c’est réellement une clé pour débarrer une porte, comprendre et agir.

Nana : j’aime bien l’image de la clé…en fait, il est possible que la pratique vienne expliquer ce que les livres, les théories nous apprennent en institution. Pour moi, l’atelier est très certainement lié à mon domaine d’études soit les études féministes. Mon choix d’études est lui aussi intimement lié à qui je suis comme femme, comme mère et comme travailleuse du sexe. Donc, si je fais un retour en arrière, je constate que l’apprentissage universitaire vient mettre des mots sur l’expérience de vie et la pratique de la postporn vient mettre du poids tant sur les lectures universitaires que sur mon chemin de vie. Comme un dialogue entre l’institutionnalisation du féminisme et le côté terrain.

Jane : C’est très semblable à mon cheminement, la vague de fond est là : mettre des mots sur les expériences vécues et du même coup, les légitimer, leur donner sens.
Évidemment, je viens d’en apprendre long sur le travail du sexe, la diversité sexuelle, les désirs, l’autodétermination et l’anarchisme.
En fait, cet atelier se situe à la croisée de bien des chemins qui s’influencent, se pénètrent, se confrontent.

Participer à un atelier de postporn, c’est pour moi une façon d’en apprendre sur sa propre sexualité, sur les interactions entre les gens et comment il est possible de vraiment se réapproprier sa sexualité et ses désirs.
Je crois qu’autodétermination n’est peut-être pas le mot juste.
Le mot empowerment est plus approprié, puisque ce mot signifie une prise en compte, une prise de position, une réactivation et affirmation de soi-même. C’est se donner ses propres outils pour prendre son destin dans ses mains en quelque sorte…
La croisée des chemins, c’est que la postporn est féministe à mes yeux.
Elle est intimement liée à une représentation positive de la sexualité et à une refonte des désirs et des plaisirs.……….et bon, l’aspect DIY à l’os est intrinsèquement anarchiste et ‘grassroots’ qui est très important et fait partie de ce tout auquel nous avons touTES deux participéES.

Nana : C’est drôle car je pense que la postporn est une forme de sexualité positive et que cette pratique peut très bien entraîner des changements individuels et/ou collectifs au niveau des désirs, des plaisirs, des sexualités et que le discours entourant la porno féministe peut permettre le changement social ou du moins, donner de la visibilité aux dissidentES! Personnellement, le fait de visionner de la pornographie alternative me stimule vraiment au niveau de l’intellect et c’est là que tu te dis que le sexe, ce n’est pas juste dans les culottes que cela se passe mais aussi et même plutôt au niveau mental. Maintenant que je suis sensibilisée à d’autres représentations possibles de la sexualité, je vois les choses différemment. Je réalise à quel point j’ai envie de mettre à contributions mes expériences de vie, à partager ce qui me fait bander et puis de ne plus jamais me censurer, que ce soit dans le sexe ou ailleurs.

Jane : OUIIIIIIIIIIIIII !
C’est clairement ça : positif, festif, inclusif, féministe.
Ne serait-ce que pour proposer autre chose qu’un discours antisexe (*baîllement*) ou à l’inverse des trucs terriblement humiliants, violents et misogynes; ça vaut AMPLEMENT la peine de s’y investir, d’y réfléchir et d’en faire. A tout le moins d en visionner !
Ça c’est cool et inspirant.
C’est encore mieux lorsque de la postporn est produite collectivement, en mettant sur pied un mode d’organisation basé sur l’échange d’idées et le consensus !
………..et le mot dissidentES que tu as utiliséE est trrrrrrrèes SEXY !

C’est VRAIMENT beaucoup de trucs à prendre en pleine gueule en un seul et unique après-midi (pour l’instant!!!), d’où tout ce processus d’analyse, de compréhension et de sensation
Ce processus créatif jumelé à la diversité des corps et pratiques forment un mélange explosif!

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Parlant d’explosion, cette volonté de travailler sur nos sexualités et à partir de celles-ci débouche sur une finalité aussi coquine que politiquement forte.
Cette volonté est celle de travailler solide à baiser le patriarcat, la norme, la contrainte à l’hétérosexualité et l’hétérosexisme!

Un café chez Laura..

C’est une sorte de revolution…
Je reviens d’un stage de femmes, où pour la première fois de ma vie j’ai éjaculé!
Pour moi, ça reste incroyable! C’est un sentiment presque impossible à décrire, il y a une sorte d’enchantement auquel se mêle la colère.

Je pense à la phrase « on ne nait pas femme, on le devient ». J’y pense d’une manière qui n’est pas intellectuelle, qui ne se limite pas à l’esprit, à la raison. J’y pense d’une manière tellement physique, tellement charnelle que ça me fait presque mal. J’ai été trompé sur les capacités de mon corps!
Je porte un héritage d’autant plus lourd qu’il ne m’a jamais été véhiculé consciemment. Je réalise à nouveau l’immense ambiguité du concept de « nature »; je comprend à quel point nous sommes des êtres terriblement culturels !!!

Je suis en colère contre cette société où encore trop de femmes investissent plus de temps à combattre leur cellullite et leurs soi-disant zones problématiques, plutôt que de d’apprendre à aimer leur corps!!!!
Je suis en colère parce qu’il est beaucoup plus simple de trouver son point G que de perdre sa cellullite ou de réduire les graisses de son ventre !!!!! Je suis en colère parce que je sais maintenant qu’il n’y a pas que le point G, je sais que dans le sexe d’une femme se cache tout l’alphabet. Tant de zones sensibles, qui n’attendent que d’être éveillées.
Je sais à quel point le sexe d’une femme est d’une beauté à couper le souffle. Je sais que l’image que les femmes en ont est désastreuse. Et ça me rend triste et ça me met en colère.
Parce que les femmes qui rencontrent réellement leurs corps sont toutes belles, sans exceptions!
Elles ont les yeux qui rayonnent, qui s’illuminent, elles ont une force incroyable…
Si seulement vous pouviez les voir… Voir combien, à côté de cela, notre sens de la beauté ordinaire est triste, insignifiant et terne!

Mais nous vivons dans une société, où les femmes n’ont jamais appris à regarder leur corps avec bienveillance, à l’explorer, à se laisser émerveiller par tant de richesse. A renconter le mystère. L’incroyable puissance de leur corps.
Elles portent l’univers en elle!
Une vulve ça donne le vertige tellement c’est beau. Si dieu existe, alors je le trouve entre les jambes des femmes…

A ce moment-là, je travaille depuis trois ans en tant que masseuse tantrique à Berlin. J’ai beaucoup plus de clients hommes que femmes, mais ma passion va aux femmes!
Et là à Freiburg, c’est mon quatrième stage de femmes.
J’ai déjà appris le massage génital créé par la féministe américaine Annie Sprinkle ; je l’ai appris au sein de différents stages tantriques en Allemagne, principalement à Cologne et à Berlin. J’ai déjà massé une centaine de femmes: certaines contre rémunération, certaines pour le plaisir de s’échanger. J’ai déjà reçu des massages par des femmes: certains que j’ai payé, d’autres pour le plaisir de s’échanger.

J’aime de plus en plus mon corps, j’aime de plus en plus le corps des femmes.

Avant de partir pour ce stage d’approfondissement d’une durée de dix jours à Freiburg, j’ai assisté à une conférence sur le point G et l’éjaculation féminine de la féministe Laura Méritt à Berlin.
J’y ai appris à distinguer entre l’urine et le liquide très clair, incolore, à l’odeur fraiche et agréable de l’éjaculation féminine. J’ai vu des images, reçu l’intime conviction que c’est possible… que toute femme possède cette capacité en elle.
J’ai fini par acheter les films de la féministe et pionnière en la matière: Deborah Sundahl.
Je les ai regardés plusieurs fois. Je me suis laissé émerveillé. Mais profondément, je me sens larguée, coincée, à l’étroit.
Quelque chose en moi ne veut pas, ne peut pas.
Quelque chose en moi fait barrage…

Le stage auquel j’assiste à Freiburg est animé par la féministe K. Ruby de San Francisco, qui a été une des premières élèves d’Annie Sprinkle et qui a affiné ce massage et developpé celui du périnée.
Avec elle, son élève allemande : Mayonnah Roza Bliss, qui vient plutôt du monde spirituel et esotérique.

Il y a une journée où nous nous consacrons au point G et à l’éjaculation féminine.
Nous sommes toutes allongées dans la salle, nous explorons chacune notre vulve, notre univers, nous nous regardons dans un miroir, nous tâtons très doucement la zone sensible du point G, nous explorons les manières de se toucher qui nous conviennent.

Puis ça vient, je sens une jouissance incroyablement douce et avec elle une sorte de pression comme une envie d’uriner.
Je me dis « peut-être c’est ça » mais à nouveau le verrou se lève en moi. Le tabou, l’interdit, le blocage absolu.
Je ne peux pas, je ne peux pas! Cette pression se fait pourtant pressante, insistante.
Je finis par me lèver pour me soulager aux toilettes!
Et là j’examine le liquide qui jaillit de moi… Il est translucide, il ne sent pas. Je le porte à mes lèvres, c’est un goût très agréable, plutôt sucré. Je reviens à la salle. La séance se termine doucement, Ruby nous propose de nous mettre en cercle, et que celles qui veulent se montrent leur vulve, et activent les muscles de leur périnée pour se montrer leur « point » G.
J’ai envie de participer, alors que je suis très timide et très farouche! Seulement, j’ai une vulve qui est tout le contraire de moi : rieuse, taquineuse, enjouée, extravertie, un peu exhib, et dès fois: grande gueule … J’ai fini par m’y habituer, mais cela me surprend encore.
L’idée de se montrer vient d’elle, pas de moi.

Et lorsque c’est mon tour, j’éjacule ! Les femmes poussent des cris, puis des youyous, puis elles me tendent un miroir pour que je puisse le voir moi aussi, et pour moi c’est comme si j’assisstais à la septième merveille du monde!
J’hallucine… C’est magnifique et c’est complètement dingue…

Seulement voilà, lorsque je rentre chez moi, dans mon appart à Berlin, je me retrouve à nouveau avec ce verrou, ce blocage. Ce truc dans ma tête qui fait barrage. Je ne peux pas. C’était un miracle et ça ne m’appartient pas….

Mais je crois au droit de disposer de mon corps, même si j’aime de temps en temps les miracles.
Je décide que je veux me chercher de l’aide et après réflexion, je contacte la féministe berlinoise Laura Méritt.
Nous nous mettons d’accord pour qu’elle me donne un massage.

J’ai rendez-vous chez elle. J’arrive avec le coeur battant…
Laura Méritt, c’est une grande dame du féminisme en Allemagne. Elle m’impressionne! Elle est linguiste de formation, c’est une activiste du féminisme sex-positiv: un courant féministe qui met l’accès au plaisir et le droit de disposer de son corps au centre de son combat, et qui cherche à developper une culture positive de la sexualité. (Chose dont nous manquons terriblement…)
Laura Méritt s’engage dans le mouvement lesbien, dans le milieu BDSM, QUEER, elle s’engage au niveau des trans, elle a été une grande figure du mouvement des putes. Elle a été la première a avoir monté un Sex Shop pour les femmes, elle a lancé un service escort lesbien, elle a crée un Prix pour récompenser des films porno féministes, elle anime des stages pour les femmes.
Bref, Laura Méritt, c’est une femme que j’admire!
Je suis allé à sa conférence, j’ai senti qu’elle avait un grand coeur et un vrai amour des femmes.

Et maintenant, je suis là, chez elle, dans sa cuisine, à boire un expresso.
Elle me demande de lui expliquer mes expériences avec le point G, mes désirs, mes attentes. Je lui parle de mon stage, de mon travail de masseuse tantrique, de mes blocages. C’est très détendu, on papote, on rit beaucoup, elle a un rire absolument magnifique! Et soudainement, elle me dit: « Tu peux déjà aller dans la chambre, je te rejoins dans quelques instants ».
Mon coeur bat de plus en plus vite.
Je suis dans la chambre et soudain rien ne va plus, je me sens tétanisée, j’enlève une partie de mes vêtements, je reste en collant et débardeur, accroupi, recrocquevillé sur un coin du lit. J’en mène pas large….
Lorsqu’elle arrive dans la chambre, je lui demande: « Euh, je fais quoi là, je me déshabille? » Je me dis: « ben bravo cocotte, tu veux un massage du point G, faudrait savoir! Et ça se dit masseuse tantrique, c’est pas croyable! »
Elle sourit, elle me dit: « Ben, disons, que ce serait préférable… » Et puis elle me dit qu’elle doit encore mettre de la musique, elle s’éclipse, et je me retrouve à nouveau seule.

Je prend une bouffée d’air, vite, très vite, j’enlève mes vêtements et je m’allonge entièrement nue sur le lit.
Lorsque Laura me rejoint, elle sourit chaleureusement. Elle enlève son pantalon et reste en t-shirt, petite culotte.
Je lui dis: « Laura, je ne sais pas ce qui se passe, mais je suis vraiment très intimidée. » Je lui dis que je vais fermer les yeux, et que je pense que ça va passer.
Elle me propose de masser déjà un peu mon corps pour me mettre à l’aise. Elle passe ses mains sur mes jambes, sur mes cuisses, sur mon ventre, elle s’attarde sur mes seins. J’aime ce qu’elle me fait, mais j’ai encore peur, si seulement je savais pourquoi.
Lorsqu’elle met les gants en latex et commence à poser ses mains sur ma vulve, je lui demande de rester un instant comme ça, sans bouger. Je réspire profondément. On reste un temps comme ça.
Et puis je lui demande si elle peut toujours me dire ce qu’elle me fait. Lors du stage avec Ruby nous nous sommes constamment donnés des retours et j’ai le sentiment que ça va m’aider.
Laura s’enthousiasme, elle me dit « c’est très bien, comme ça, tu t’appropries vraiment ton corps, tu apprends à le connaitre, tu es active toi aussi ». Laura est féministe et ça se sent!
Elle me masse les lèvres externes, puis internes, elle me demande toujours si je veux plus ou moins de pression, si je veux des mouvements plus lents ou plus rapides, si je veux qu’elle reste à un endroit. Je lui demande d’éviter la perle du clitoris, j’y suis très sensible et cela devient vite désagréable, elle fait très attention. Elle me masse l’urètre, c’est presqu’aussi sensible que la perle du clito, mais j’arrive un peu mieux à le supporter. C’est inhabituel, désagréable au début, et puis ça devient très sensible et de plus en plus doux. C’est presqu’un peu trop doux, je peine à le supporter, mais y a un petit goût de « reviens-y », c’est pas comme la perle, où là, très vite, plus rien ne va.
Laura demande si elle peut entrer à l’intérieur, je dis « oui ».
Elle se positionne à l’entrée de mon vagin, je lui demande d’attendre que mon sexe la prend: sa main se laisse aspirer, engloutir par moi, je suis prête: ma vulve est beaucoup moins timide que moi, ça me fascine à chaque fois !
Laura s’attarde maintenant sur la zone du « point » G (qui ne se résume pas à un point).
Nous nous échangeons encore un certain temps, mais tout d’un coup, il y a un picotement qui se répand sous la langue, puis qui commence à se lever derrière les mâchoires. Ce sont des signes que je connais. Je vais avoir un orgasme, un de ceux qui viennent des profondeurs ignorées, du fond de la nuit, du grand mystère, de loin, de très loin.
Le picotement traverse doucement tout mon corps, ça pétille, ça crépite, je sens une jouissance qui m’envahit de plus en plus. Laura me demande si la pression me va, je lui réponds difficilement, je balbuties « Laura, c’est parfait, mais ça picote partout, je ne vais plus pouvoir parler », ma langue est étrange dans ma bouche lorsque je parle, et d’un coup ça éclate en moi comme un feu d’artifice, ça secoue tout mon corps, ça se transforme en tremblement de terre, ça revient par vague, l’une me soulève à chaque fois encore un peu plus que l’autre. Je soupire, puis je ris, puis à nouveau je soupire, et puis ce sont à nouveau des rafales de rires. Je sens une énérgie incroyable, elle secoue mon corps, elle stagne dans mes bras, dans mes mains, je dois tenter de bouger les doigts pour la fair circuler, et à chaque fois que je parviens à bouger mes doigts, il y a une nouvelle secousse qui m’envahit.
Je ne sais plus du tout ce que fait Laura, je sais juste que ce qu’elle fait est bien: je vole, je décolle, je plane! j’en ris, j’en pleure, j’en crie! je suis énérgétisée et incroyablement détendue….
En moi: la paix du monde. Il n’y a pas d’autres mots pour le définir. A cet instant, la paix du monde a eu lieu…
Je sens une force, une puissance impossible à décrire, et en même temps je suis profondément détendue.

Laura me recouvre, elle me laisse un instant seule. Lorsqu’elle me rejoint, j’ai envie de lui faire une demande en mariage, mais je sais que ce serait ridicule.
Je la prend dans mes bras, je la serre très fort: je lui dis: « merci, merci, merci !!! »
Elle me demande si ça allait pour moi, quand elle a introduit le sex-toy. Je n’ai absolument pas été en mesure de sentir qu’elle a utilisé autre chose que sa main, tellement je planais, mais donc ça veut dire que ça allait!
Elle m’explique qu’il y a une zone du point G plus enfouie, difficile à atteindre, quelque chose qu’elle nomme la queue du point G.

Je lui donne l’argent, et en plus de cela du pourboire, je lui dis encore une fois: merci, merc, merci!
Je n’ai pas éjaculé, mais ça n’a plus aucune importance. Je sais que ça viendra… Le plus important c’est cela, la puissance de mon corps. L’origine du monde. Ce truc de dingue! J’ai cette force dans mon ventre, ce sentiment incroyable dans tout mon corps, je pourrai déplacer des montagnes.
Je crois qu’encore trop peu de femmes le connaissent. La grande majorité des femmes vivent une sexualité qui n’atteint qu’un dixième de leurs potentialités, et ça aussi ça me rend triste et en colère….
Je continue à explorer mon corps, j’expérimente la zone du « point » G, dès fois j’éjacule et je le vis comme un miracle. Peut-être qu’un jour, ce sera « normal », ordinaire. En attendant, lorsque ça arrive, c’est une sensation magnifique! Alors qu’elle n’est pas synonyme de jouissance, loin de là, mais elle laisse une sorte de satisfaction en moi ; un truc très joli…
Depuis que je suis en Allemagne, j’ai atteins des sommets, creusé des vallées, exploré des horizons dont autrefois je n’aurai même pas osé rêvé. Une culture sexuelle positive, ça ne tombe pas du ciel!
Et je n’aurais jamais assez de mots pour dire merci aux personnes qui m’ont accompagnées sur ce chemin. Car Laura, comme moi, comme beaucoup d’autres, se fait constamment attaquer! Travailler avec la sexualité, c’est suspect.
Mais chez Laura, c’est encore pire, parce qu’elle ose en tant que féministe occuper de temps à autre les devants de la scène médiatique.
Et ça, il y a des féministes qui ne le lui pardonnent pas. Les médias, c’était leur monopole. Elles voulaient que le féminisme, se soit elles, seulement elles. Que tout le monde dise « oui et Amen » contre le porno et la prostitution, et Laura vient, et dis: mais si on faisait une prostitution féministe, du porno féministe…
Et c’est l’avalanche de haine. Quelle est la peur qui se cache dans ce rejet aveugle, démesuré? Je me le demande franchement!
Pour ma part, je dis « merci »…. Car le plus beau, ce sont les immenses cadeaux que m’offre mon corps. Je suis bénie de l’avoir.

Toutes les femmes sont bénies, seulement elles ne le savent pas!
Je veux que toutes les femmes connaissent leurs corps, je veux que toutes les femmes l’aiment, je veux que toutes les femmes jouissent, qu’elles rencontrent cette force incroyable en elle! Je le veux, je le veux, je le veux…