Prostitution, photos volées, vies en danger !

par Massinissa Bouama

 

En 2011, à l’occasion d’une tournée au cœur du bois de Boulogne avec des travailleurs et travailleuses du sexe militant.e.s, dont le but était de distribuer des tracts invitant nos collègues à manifester et du matériel de prévention, nous avons rencontré une jeune collègue qui curieusement, sans n’avoir participé à aucune manifestation ni eu le moindre contact avec nous, fut immédiatement reconnue par plusieurs personnes présentes.

C’est au bout de quelques minutes que nous nous rappelâmes en toute certitude l’avoir aperçue à la télévision, dans un de ces reportages « d’enquête » qui prend pour passion les économies parallèles dans lesquelles s’engagent les personnes les plus opprimées socialement. Dans ce reportage traitant des « prostituées du bois de Boulogne », on pouvait l’apercevoir lorsque l’un des journalistes, jouant au client des prostituées du bois et portant une caméra cachée, vient vers elle pour lui demander les tarifs qu’elle proposait pour différentes prestations sexuelles. Dans ce reportage, la jeune femme en question ainsi que les autres prostituées avaient le visage ou plutôt les yeux floutés, mais ce floutage n’était que symbolique : n’importe qui saurait la reconnaître, comme les autres prostituées du reportage.  En revanche le journaliste lui était parfois flouté depuis le buste, une différence de traitement autrement curieuse quand l’on sait à quel point un outing dans le métier de journaliste et dans celui de prostitué.e n’ont absolument pas la même valeur sociale. Dans le cas du journaliste spécialisé dans les reportages d’enquête télévisés bidons, il s’agit seulement de préserver une identité professionnelle secrète afin qu’il puisse réaliser d’autres enquêtes sans être démasqué. Au pire, avec son identité révélée son travail pourrait devenir plus long, plus ardu ; alors que dans celui de prostitué.e, il s’agit de garder secret l’identité professionnelle sûrement la plus stigmatisée socialement, et ne pas être démasqué peut être pour certain.e.s une question de vie ou de mort.

Lorsque nous avons fait remarquer (peut-être était-ce par ailleurs indélicat) à notre collègue que nous la reconnaissions du fait qu’elle était passée dans un reportage à la télévision, floutée mais tout à fait reconnaissable, celle-ci faillit fondre en larme, en même temps qu’elle nous expliquait que depuis sa diffusion, sa vie était devenue un cauchemar : elle était reconnue en tant que prostituée du bois de Boulogne  partout où elle allait.

Prendre en vidéo ou en photo les prostitué.e.s sans leur consentement est une pratique très rependue chez les journalistes. Il suffit de taper « prostituées » dans un moteur de recherche pour s’en convaincre1 : des centaines de photos de prostituées exerçant dans l’espace public s’affichent alors. Lorsque l’on clique sur les photos en question pour prendre connaissance de leur provenance, on tombe le plus souvent sur des articles de teneur journalistique, politiques, et des sites d’informations. Ils n’ont pas su trouver autre chose afin d’illustrer leur chiffons que des photographies de femmes et d’hommes prisent à la volée sans leur consentement dans l’exercice du travail du sexe de rue. Photographies oh combien compromettantes puisque d’une part le statut de prostitué.e, qui plus est de rue, est dans la société française terriblement stigmatisant, et d’autre part, ce statut est de manière indirect délictuel vis-à-vis de la loi. Il peut à lui seul permettre à un juge de vous retirer la garde de vos enfants, ou de vous envoyer 3 mois en prison avec 3750 euros d’amende pour racolage passif2, sans parler des risques pour votre ou vos partenaires d’être condamné.e.s pour proxénétisme ce qui coûte jusqu’à 7 ans de prison et 150 000 euros d’amende3, parce qu’il(s) ou elle(s) aurai(en)t le malheur de gagner moins d’argent que vous, ou de vous déposer sur votre lieu de travail par exemple.

Les photographies prisent à la dérobée sont le quotidien des travailleurs et travailleuses du sexe exerçant dans la rue. J’ai moi-même été mainte fois photographié ou filmé par des inconnu.e.s à bord de leur véhicules. Ce sont ces photos et ces vidéos compromettantes volées qui alimentent le web en images de « prostituées », et qui alimentent aussi bien les séances de plaisirs solitaires de certains que des reportages à la télé, en passant par les sites et les réseaux d’agresseurs de prostitué.e.s, ou encore les dossiers de fichage de la police (qui font très souvent également partie des précédents éléments).

Derrière cette facilité qu’ont les médias à diffuser à la télévision ou sur internet des photographies ou des vidéos de prostituées en exercice, « interviewées » par des journalistes déguisés en clients, nous pouvons voir un mépris tel des prostituées (qui exercent dans la rue, c’est-à-dire  en majorité non-blanches, migrantes, et très souvent trans’ dans les reportages) que leurs vies sont potentiellement en danger. Plus qu’elle ne l’ai déjà au quotidien. En leur faisant prendre des risques d’ordre juridique, et en les « outant » publiquement de la sorte, ces journalistes peuvent influencer très négativement les vies de ces femmes. Quand l’on sait à quel point le stigmate de pute est pesant socialement, ce que tout un chacun peut s’imaginer puisque presque toutes les insultes langagières ordinaires ne sont autres que des synonymes de prostitué.e.s, que le travail du sexe n’est pas reconnu comme un travail en France, comme dans la majorité des pays au monde, et que les tueurs en série français des dernières décennies s’en sont pris majoritairement à des femmes exerçant le travail du sexe de rue entre autre à cause de leur vulnérabilité et de la haine qu’ils portent à celles-ci.

Il est vraiment important de dénoncer ces pratiques journalistes qui relève du voyeurisme, de la putophobie, de l’exotisation raciste, et qui sont tout simplement dangereuses pour les sujet.te.s conçerné.e.s. Il y a quelques années certains journalistes se seraient même associés à la police pour obtenir les interviews de plusieurs travailleuses du sexe du bois de Boulogne, afin de fournir leur reportage choc en images de « prostituées en action », de « créatures mi-hommes mi-femmes », de « brésiliennes », etc.

Pour clôturer ce texte, je rappellerais le meurtre en 2005 à Paris d’une travailleuse du sexe ivoirienne sans-papiers poignardée quelques minutes après avoir été interviewée par des journalistes qui travaillaient pour un documentaire4 ; à ma connaissance aucune enquête n’a eu lieu.

4 Une vidéo sur youtube en parle rapidement, mais pas de quoi fouetter un chat, la mort de notre sœur ne leur sert qu’à fournir des éléments pro-abolitionnistes c’est-à-dire putophobes : http://www.youtube.com/watch?v=4cBLrczQby8

Les autres textes de Massinissa Bouama :

« Réponse au texte « Pourquoi les chéfaillons de la communauté gay sont pro-prostitution ? Décryptage »

« à propos du silence qui entoure la mort d’une travailleuse du sexe noire »

« Pour un atelier « migrantEs exerçant le travail du sexe » plus safe » 

Publicités

10 réflexions sur “Prostitution, photos volées, vies en danger !

  1. Bonsoir,

    Je suis arrivé sur votre blog via negreinverti dont je suis le blog et les tweets. Je commente peu ses écrits, non parce que je ne suis pas d’accord avec lui (bien au contraire !) mais parce que je suis conscient de mon privilège blanc et le mieux que je puisse faire, c’est de me taire.

    Ceci dit, cet article m’a interpellé d’autant plus que j’ai été journaliste il y a presque 20 ans et je me battais déjà à l’époque contre les incohérences cyniques et les abus en tout genre (formule polie) de ce métier (ça m’a permis de goûter à la censure en bataillant entre autres pour être publié). J’ai quitté ce métier de charognard à cause de leurs pratiques douteuses que je refusais de cautionner et je suis ravi depuis d’écrire librement sur mon blog.

    J’ai commis dernièrement un article (en 3 parties) qui fait écho au vôtre :

    http://chrissfreevoice.wordpress.com/2014/01/12/chateau-rouge-part-1/
    http://chrissfreevoice.wordpress.com/2014/03/15/chateau-rouge-part-2/
    http://chrissfreevoice.wordpress.com/2014/03/23/chateau-rouge-part-3-et-fin/

    Je vous souhaite le meilleur.

    Chriss 😉

    • Bonsoir,

      Merci de m’avoir lu, ainsi que pour les compliments 🙂
      Je rectifie juste que ce n’est pas mon blog mais un blog collectif 😉

      Je trouve très intéressant ce que vous nous dites là sur « l’ombre derrière le rideau » de la profession de journaliste et des milieux/pratiques journalistiques, si vous souhaitez (ou avez déjà) écrire là-dessus, je serais très curieux de vous lire !

      Je m’en vais lire vos articles sur château rouge (je les transmettrais également à nègre inverti), en vous souhaitant par ailleurs une bonne soirée/continuation.

      Massi

      • Je vous en prie !

        Dans ce monde où tout n’est que négation de l’humain, il me semble important d’inverser cette tendance et de dire tout le bien que l’on pense d’une personne au travers de ses paroles et de ses actes d’où mes compliments.

        Personnel ou collectif, votre blog a un objectif louable et utile; ceci dit, merci de m’avoir informé.

        En effet, derrière chaque institution, chaque corporation liée au système pullule la vermine…
        Je n’ai pas spécialement écrit à ce sujet et je ne pense pas le faire. D’autres l’ont fait…

        Merci de me lire également et n’hésitez pas à contribuer.

        Bonne soirée.
        Chriss.

  2. Effectivement il y a un paquet de pourris qui n’ont ni éthique ni respect pour autrui.
    La dernière fois qu’un malin a filmé les nanas dans mon quartier, un pot commun a été constitué et on l’a retrouvé et poursuivi, au Etats Unis.(dommages et intérêts, préjudices, etc..) Pour celles et ceux qui hésitent (papiers étrangers) ou qui n’y connaissent rien juridiquement, il y a les assoces et syndic. Il faut faire savoir aux voleurs d’image que des mesures peuvent être prises, même si c’est difficile d’aller jusqu’au bout, ça fatigue, mais c’est possible!! Tout est possible maintenant pour retrouver quelqu’un.e. Pour celles qui veulent vraiment faire une interview, il faut prendre toutes les coordonnées et faire signer un papier de l’interviewer. Le, la, malhonnête refusera cette démarche. Quant aux personnes filmant lâchement de leurs véhicules, hélas, on est plus ou moins frustréEs de ne pouvoir arracher leur matériel (comme ça se fait chez nous) mais il y souvent un.e collègue qui arrive à photographier ou filmer la plaque de la bagnole. (perso j’ai 2 ou 3 n° de plaque dans mon phone et si un film avec ma gueule parait et correspond à son heure de visite, ,il (elle) a gagné le gros lot).
    Bien à vous
    Mylène Juste.

      • Je me rappelle une fois en sortant du monoprix de Strasbourg-saint-Denis avoir vu un connard avec un superbe appareil photo prendre des photos des femmes asiatiques qui y travaillent. Elles cachaient leur visage mais ne ripostaient pas plus (alors que nous la nuit sur les maréchaux, on mec qui nous photographie à pied on lui aurait défoncé la gueule), « contraintes » d’une certaine manière de rester passives face à ce genre de violences, surement car elles travaillent de plein jour, et qu’elles ont déjà trop de problèmes avec la police et les riverain.e.s…

  3. trés bien Massi, de dénoncer le commun des journalistes: on floute les clients et pas les putes. Sans parler des journalistes qui bossent avec les flics. Il y a une dizaine d’année j’avais relaté une histoire arrivée avec VSD. Les filles-trans migrantes s’étaient faites emballées, les flics les avaient amenées sur un terrain vague, leur avait défoncé la gueule, arrachées les perruques, puis ils étaient partis. Et là flash, il y avaient des journalistes planquées qui les avaient shootées et les photos s’étaient retrouvé sur VSD avec le nieme article sur le bois de boulogne.

  4. Pingback: "Ils ne connaissent pas la honte" | Chronik d'un Nègre Inverti

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s