Abolition de la prostitution : protéger une majorité au détriment d’une minorité ?

par Morgane Merteuil; intervention faite à la réunion publique organisée le 21 Novembre à l’Assemblée Nationale par Sergio Coronado. 

 

 

L’esprit des débats actuels, qui est aussi l’esprit de la proposition de loi qui va être discutée très prochainement, repose sur un principe : la majorité des prostituées étant contraintes, il s’agit d’agir pour protéger cette majorité, et non la minorité qui revendiquerait la prostitution comme un choix.

 

Les chiffres régulièrement mis en avant évoquent entre 80 et 95% de prostituées « contraintes » ; de nombreuses recherches sur les prostituées migrantes, on peut notamment mentionner celles de Françoise Guillemaut pour la France, ou de Nicolas Mai pour le Royaume Uni, ont montré que la réalité était d’une complexité dont ne rend absolument pas compte cette rhétorique binaire qui catégorise les personnes soit dans la case « libre », soit dans la case « contrainte ». Car si l’on parle de contrainte financière, alors on peut considérer que 100% des travailleuses du sexe, voire 100% des travailleurSEs sont alors contraintEs. Pour autant, travailler par contrainte économique et travailler sous la contrainte d’une tierce personne qui use notamment de menaces ou de violences sont deux situations incomparables. Il importe donc, plutôt que de parler de « contraintes », de préciser la nature de celle-ci. Lorsque les diverses personnalités publiques, militantes, politiques, annoncent leur volonté de vouloir lutter contre la prostitution contrainte, c’est alors le plus souvent pour signifier leur volonté de lutter contre la prostitution « contrainte par un tiers » que l’on retrouve dans le cadre de la traite des êtres humains. Selon les chiffres couramment promus, celle-ci représenterait 80% minimum de la prostitution aujourd’hui en France. Ce chiffres de 80% demande cependant à être pris avec d’énormes précautions.

 

Par exemple, les recherches menées par le Docteur Nicolas Mai, de la London Metropolitan University, au Royaume Uni ont permis de mettre en avant une proportion de 13% de personnes estimant avoir été exploitées au niveau de leurs conditions de travail, et 6% forcées de vendre du sexe contre leur gré.

 

Ces chiffres semblent corroborer ceux donnés par l’Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime (UNODC), selon lequel « En Europe, plus de 140 000 victimes sont prises au piège dans le cercle vicieux de la violence et de la dégradation à des fins d’exploitation sexuelle et près d’un travailleur du sexe sur sept aurait été asservi à la prostitution par la traite. »1 Un travailleur du sexe sur 7, soit 13,2%. C’est évidemment 13,2% de trop, mais c’est évidemment incomparable avec les chiffres énoncés en France de l’ordre de 80%. Et cela ne signifie pas pour autant que les personnes en dehors de ces 13% sont « entièrement libres » : parmi ces dernières, un bon nombre de personnes peut se trouver dans des situations de contraintes économiques extrêmement fortes, soit parce qu’elles sont migrantes illégales, et/ou qu’elles ont des dettes à rembourser et/ou une famille restée au pays à qui envoyer de l’argent et/ou qu’elles sont endettées auprès de leurs banques en France, et/ou parce qu’elles ne trouvent pas d’autre travail, etc ; et si leur situation n’est pas à mettre sur le même plan qu’une personne réellement en situation d’esclavage, elle n’est pas non plus à mettre sur le même plan qu’une personne entièrement libre qui subviendrait à ses besoins en dehors de la prostitution et ne pratiquerait celle-ci que très occasionnellement pour compléter des revenus déjà suffisants pour vivre.

 

 Quoi qu’il en soit, s’il m’a tout de même semblé nécessaire de rappeler ces chiffres en introduction, je voudrais ici prendre le parti de réfléchir à partir des mêmes catégories que celles couramment utilisées, qui reprennent notamment cette division stricte entre « minorité de prostituées libres » et « immense majorité de prostituées contraintes », afin de montrer que même en réfléchissant en ces termes, il n’est PAS nécessaire d’en conclure qu’il faut penser à protéger les intérêts de la « majorité » ou détriment de ceux de la « minorité ».

 

Plus exactement, il s’agit de comprendre que les intérêts de la « minorité » ne S’OPPOSENT PAS à ceux de la « majorité », et vice versa.

 

 La protection contre le travail forcé, la servitude, l’esclavage, les abus et violences en tous genres, ne sont évidemment pas QUE bénéfiques aux personnes contraintes, mais à toutes, puisque toutes, nous sommes susceptibles de subir ces violences. Pas seulement en tant que prostituées d’ailleurs, mais plus généralement en tant que femmes. Que des abus et des violences visent une femme, prostituée ou non, une prostituée, libre ou contrainte, ils doivent être combattus avec la même énergie, et les mêmes lois, de manière non discriminatoire. Des lois qui, si elles demanderaient évidemment à être améliorées, existent. Tout le monde, je pense s’accord sur ce point.

 

 Les désaccords portent sur la nécessité ou non de lois supplémentaires pour protéger spécifiquement les prostituées.

 

Ainsi, les partisans de l’abolition proposent de renforcer les entraves à l’exercice de la prostitution, ce qui aurait pour conséquence d’en protéger la majorité de personnes qui y seraient contraintes.

 

À l’opposé, le STRASS, que je représente ici, demande l’abrogation des lois conçues dans le but explicite d’entraver l’exercice de la prostitution, partant du principe que ces lois discriminatoires favorisent notre exposition aux violences et à l’exploitation.

 

 Les entraves législatives dont je parle sont notamment la pénalisation du client, celle du racolage, et celle de ce qu’on appelle le proxénétisme de soutien, c’est à dire le ait de faciliter la prostitution d’autrui, que ce soit par exemple en pénalisant les personnes qui mettent des prostituées en relation avec des clients ou celles qui leur procurent un lieu de travail.

 

 Nous contestons donc ces entraves législatives, parce qu’elles nuisent à la sécurité, à la dignité et à la santé des travailleuses du sexe ; de TOUTES les travailleuses du sexe, « libres », ou « contraintes ».

 

Parce que si, même en tant que travailleuse privilégiée (française, parlant français, connaissant assez bien ses droits et le fonctionnement des institutions, n’ayant pas de dette à rembourser ni de famille à nourrir), les lois actuelles me mettent en danger, il va sans dire qu’elles mettent d’autant plus en danger les personnes dans une situation moins privilégiée que moi. Pour le dire autrement, lorsque l’exercice de la prostitution est rendu plus difficile, les travailleuses du sexe deviennent plus vulnérables aux violences. Cette règle s’applique à TOUTES les travailleuses du sexe, et ce peu importe que l’argent leur revienne à elle ou à un proxénète. Plus exactement, les conséquences sont d’autant plus nuisibles aux personnes « contraintes » qu’aux « libres ».

 

 Pour parler en termes de réalités de terrain : entraver l’exercice de la prostitution, ça repose notamment sur l’entrave des relations entre les prostituées et leurs clients, que ce soit par la pénalisation directe de ceux-ci, donc, ou par celle des sites internet, ce que la prochaine loi prévoit de renforcer.

 

Si je peux facilement entrer en contact avec 15 clients potentiels par jour, il m’est beaucoup plus facile de refuser ceux qui me semblent louches et potentiellement dangereux que lorsque je dois ruser en usant de méthodes détournées pour entrer en contact avec 3. Plus il m’est difficile d’entrer en contact avec des clients, plus mes exigences envers eux diminuent. J’augmente par là ma probabilité d’être exposée à un certain nombre de risques, notamment à des violences.

 

Si je suis victime de violences, en tant que travailleuse « libre » et « privilégiée » je peux encore aller porter plainte : je suis ici en situation légale et travaille légalement. Ma plainte ne sera surement pas prise en compte, parce que, non contente d’être une femme, je fais ce boulot, j’ai donc toutes chances qu’on me réponde que « je l’ai bien cherché », mais c’est-là le pire qui puisse m’arriver, même si c’est à mon avis déjà grave. Mais pour une personne en situation illégale, aller porter plainte, c’est révéler les actes illégaux qu’elle a elle-même commis en étant et en travaillant ici illégalement. Et ça, les agresseurs le SAVENT. C’est donc elles qu’ils agressent en priorité.

 

(On lit ainsi dans le dernier rapport d’activité de Cabiria le témoignage de Maria, auquel son agresseur a dit, après avoir cherché à lui voler son sac : « « Appelle toujours la police, tu es étrangère de toute manière, c’est moi qu’ils défendront ! ». Quant aux personnes véritablement réduites en esclavage, elles sont généralement surveillées, de sorte qu’il leur est impossible de porter plainte, puisque dans ce cas elles pourraient également dénoncer leurs exploiteurs.

 

Aussi, lorsque nous dénonçons telle ou telle loi qui favorise les violences à notre égard, ce n’est pas en tant que « minorité libre » que nous nous exprimons ; (j’en profite pour rappeler que le STRASS regroupe également de nombreuses travailleuses qu’on pourrait qualifier de « contraintes » au vu de leur statut administratif et économique, ainsi que des personnes ayant été contraintes par des tiers). Mais parce que nous savons que les agresseurs, eux, ne font PAS cette distinction. Lorsqu’ils veulent agresser une femme, la violer, lui piquer son fric, la question qu’ils se posent n’est pas « est-elle libre ou contrainte », mais « quelle chance ai-je qu’elle porte plainte ensuite ? » et c’est pourquoi ils viseront en priorité celles qui semblent les plus vulnérables, que ce soit en raison de barrières linguistiques ou administratives.

 

 Alors on me répondra que c’est là tout l’esprit de la loi, favoriser le regard de la population sur les prostituées, afin qu’elles soient considérées comme des victimes, ce qui les encouragera à porter plainte… Sauf que, comme je l’ai souligné plus haut, c’est pour d’autres raisons que les personnes effectivement forcées, sous la menace d’un mac, ne portent pas plainte lorsqu’elles se font agresser.

 

Quand bien même elles parviendraient à atteindre le commissariat, leur seul salut pour ne pas être condamnées comme migrantes illégales sera de se faire reconnaître comme victime de traite. Je rappelle à ce propos les chiffres énoncés par Manuel Valls lors de sont audition par la commission spéciale le 14 novembre dernier : une CINQUANTAINE de régularisation par an suite à des plaintes pour fait de traite.

 

On voit bien avec ces chiffres que l’extrême majorité, même des prostituées supposées contraintes, n’a donc pas été régularisée, c’est à dire que SOIT elles ont été expulsées, SOIT elles ont continué à se prostituer ou à être prostituées en France, en même temps que leur exposition aux violences continuait d’augmenter.

 

En réalité, sous prétexte de protéger la majorité, on a agi de sorte qu’une extrême minorité (CINQUANTE) a effectivement bénéficié d’un titre de séjour, et certes, c’est toujours ça, mais pendant que l’immense majorité est devenue encore plus vulnérable aux violences.

 

Nous avons tout fondement à penser, au vu du contexte économique actuel, de même qu’à la précarité des régularisations prévue par la loi, que rien ne changera avec cette dernière : si elle sera peut être bénéfique à une minorité de personnes, elle privilégiera en revanche les violences envers TOUTES les prostituées. Pour le dire autrement, les intérêts des prostituées, qu’elles soient libres ou contraintes, et contrairement à ce qu’on souhaite nous faire croire, ne s’opposent pas : rendre l’exercice de la prostitution plus difficile, c’est TOUJOURS le rendre plus dangereux, plus violents ; et celles qui en paient le prix sont TOUJOURS les moins privilégiées, et celles qu’on prétend pourtant le plus aider.

 

Pour conclure, j’ajouterais que, quand bien même la loi proposée permettrait à la supposée majorité contrainte d’arrêter la prostitution, et que ce serait une minorité qui continuerait à se prostituer, dans un contexte plus favorable aux violences donc, en termes de lutte contre les violences faites aux femmes, il est INADMISSIBLE de considérer que l’on peut, légitimement, SACRIFIER une partie des femmes au profit des autres, quand bien même ce serait une minorité au profit d’une majorité. Une prostituée « libre » assassinée, ce n’est pas moins grave qu’une prostituée « contrainte » assassinée. Et lorsque les lois prétendent que rendre une minorité de femmes plus vulnérables aux violences, c’est le prix à payer pour en protéger la majorité, cette loi ne peut être une bonne solution. Promouvoir la légitimité d’un tel sacrifice n’est ni dans l’intérêt des prostituées, ni, généralement, dans l’intérêt des femmes et du respect de leurs droits humains.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Advertisements

Une réflexion sur “Abolition de la prostitution : protéger une majorité au détriment d’une minorité ?

  1. Je viens de te voir (je me permets de te tutoyer…) dans le débat de LCP face à Maud Ollivier, et franchement, ça fait du bien de voir quelqu’un s’exprimer sans hypocrisie (ça fait du bien des « on s’en branle » et autres joyeusetés sur des plateaux télés aseptisés), mais avec intelligence et apportant toute la nuance qui dans ces débats fait cruellement défaut. A vrai dire tu me donnerais presque envie d’aller voir s’ils n’existent pas des filles du STRASS dans ma ville.
    Encore merci pour ta franchise.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s