Témoignage. Des prostituées contre la pénalisation du client

Les effets négatifs de la pénalisation des clients seraient en tous points semblables à ceux que nous avons pu constater sur le terrain en France suite à l’instauration en 2003 du délit de racolage passif :

– Éloignement des structures de soins de dépistage et de prévention
– Plus forte exposition aux risques sanitaires
– Isolement des personnes et exposition accrue aux violences, à l’exploitation et à la stigmatisation, accès aux droits entravé
– Capacité de négociation réduite, forçant les personnes à accepter certaines pratiques ou rapports non protégés
– Plus grande difficulté d’action pour les services de police luttant contre la traite et l’exploitation.

http://www.medecinsdumonde.org

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Abolition de la prostitution : protéger une majorité au détriment d’une minorité ?

par Morgane Merteuil; intervention faite à la réunion publique organisée le 21 Novembre à l’Assemblée Nationale par Sergio Coronado. 

 

 

L’esprit des débats actuels, qui est aussi l’esprit de la proposition de loi qui va être discutée très prochainement, repose sur un principe : la majorité des prostituées étant contraintes, il s’agit d’agir pour protéger cette majorité, et non la minorité qui revendiquerait la prostitution comme un choix.

 

Les chiffres régulièrement mis en avant évoquent entre 80 et 95% de prostituées « contraintes » ; de nombreuses recherches sur les prostituées migrantes, on peut notamment mentionner celles de Françoise Guillemaut pour la France, ou de Nicolas Mai pour le Royaume Uni, ont montré que la réalité était d’une complexité dont ne rend absolument pas compte cette rhétorique binaire qui catégorise les personnes soit dans la case « libre », soit dans la case « contrainte ». Car si l’on parle de contrainte financière, alors on peut considérer que 100% des travailleuses du sexe, voire 100% des travailleurSEs sont alors contraintEs. Pour autant, travailler par contrainte économique et travailler sous la contrainte d’une tierce personne qui use notamment de menaces ou de violences sont deux situations incomparables. Il importe donc, plutôt que de parler de « contraintes », de préciser la nature de celle-ci. Lorsque les diverses personnalités publiques, militantes, politiques, annoncent leur volonté de vouloir lutter contre la prostitution contrainte, c’est alors le plus souvent pour signifier leur volonté de lutter contre la prostitution « contrainte par un tiers » que l’on retrouve dans le cadre de la traite des êtres humains. Selon les chiffres couramment promus, celle-ci représenterait 80% minimum de la prostitution aujourd’hui en France. Ce chiffres de 80% demande cependant à être pris avec d’énormes précautions.

 

Par exemple, les recherches menées par le Docteur Nicolas Mai, de la London Metropolitan University, au Royaume Uni ont permis de mettre en avant une proportion de 13% de personnes estimant avoir été exploitées au niveau de leurs conditions de travail, et 6% forcées de vendre du sexe contre leur gré.

 

Ces chiffres semblent corroborer ceux donnés par l’Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime (UNODC), selon lequel « En Europe, plus de 140 000 victimes sont prises au piège dans le cercle vicieux de la violence et de la dégradation à des fins d’exploitation sexuelle et près d’un travailleur du sexe sur sept aurait été asservi à la prostitution par la traite. »1 Un travailleur du sexe sur 7, soit 13,2%. C’est évidemment 13,2% de trop, mais c’est évidemment incomparable avec les chiffres énoncés en France de l’ordre de 80%. Et cela ne signifie pas pour autant que les personnes en dehors de ces 13% sont « entièrement libres » : parmi ces dernières, un bon nombre de personnes peut se trouver dans des situations de contraintes économiques extrêmement fortes, soit parce qu’elles sont migrantes illégales, et/ou qu’elles ont des dettes à rembourser et/ou une famille restée au pays à qui envoyer de l’argent et/ou qu’elles sont endettées auprès de leurs banques en France, et/ou parce qu’elles ne trouvent pas d’autre travail, etc ; et si leur situation n’est pas à mettre sur le même plan qu’une personne réellement en situation d’esclavage, elle n’est pas non plus à mettre sur le même plan qu’une personne entièrement libre qui subviendrait à ses besoins en dehors de la prostitution et ne pratiquerait celle-ci que très occasionnellement pour compléter des revenus déjà suffisants pour vivre.

 

 Quoi qu’il en soit, s’il m’a tout de même semblé nécessaire de rappeler ces chiffres en introduction, je voudrais ici prendre le parti de réfléchir à partir des mêmes catégories que celles couramment utilisées, qui reprennent notamment cette division stricte entre « minorité de prostituées libres » et « immense majorité de prostituées contraintes », afin de montrer que même en réfléchissant en ces termes, il n’est PAS nécessaire d’en conclure qu’il faut penser à protéger les intérêts de la « majorité » ou détriment de ceux de la « minorité ».

 

Plus exactement, il s’agit de comprendre que les intérêts de la « minorité » ne S’OPPOSENT PAS à ceux de la « majorité », et vice versa.

 

 La protection contre le travail forcé, la servitude, l’esclavage, les abus et violences en tous genres, ne sont évidemment pas QUE bénéfiques aux personnes contraintes, mais à toutes, puisque toutes, nous sommes susceptibles de subir ces violences. Pas seulement en tant que prostituées d’ailleurs, mais plus généralement en tant que femmes. Que des abus et des violences visent une femme, prostituée ou non, une prostituée, libre ou contrainte, ils doivent être combattus avec la même énergie, et les mêmes lois, de manière non discriminatoire. Des lois qui, si elles demanderaient évidemment à être améliorées, existent. Tout le monde, je pense s’accord sur ce point.

 

 Les désaccords portent sur la nécessité ou non de lois supplémentaires pour protéger spécifiquement les prostituées.

 

Ainsi, les partisans de l’abolition proposent de renforcer les entraves à l’exercice de la prostitution, ce qui aurait pour conséquence d’en protéger la majorité de personnes qui y seraient contraintes.

 

À l’opposé, le STRASS, que je représente ici, demande l’abrogation des lois conçues dans le but explicite d’entraver l’exercice de la prostitution, partant du principe que ces lois discriminatoires favorisent notre exposition aux violences et à l’exploitation.

 

 Les entraves législatives dont je parle sont notamment la pénalisation du client, celle du racolage, et celle de ce qu’on appelle le proxénétisme de soutien, c’est à dire le ait de faciliter la prostitution d’autrui, que ce soit par exemple en pénalisant les personnes qui mettent des prostituées en relation avec des clients ou celles qui leur procurent un lieu de travail.

 

 Nous contestons donc ces entraves législatives, parce qu’elles nuisent à la sécurité, à la dignité et à la santé des travailleuses du sexe ; de TOUTES les travailleuses du sexe, « libres », ou « contraintes ».

 

Parce que si, même en tant que travailleuse privilégiée (française, parlant français, connaissant assez bien ses droits et le fonctionnement des institutions, n’ayant pas de dette à rembourser ni de famille à nourrir), les lois actuelles me mettent en danger, il va sans dire qu’elles mettent d’autant plus en danger les personnes dans une situation moins privilégiée que moi. Pour le dire autrement, lorsque l’exercice de la prostitution est rendu plus difficile, les travailleuses du sexe deviennent plus vulnérables aux violences. Cette règle s’applique à TOUTES les travailleuses du sexe, et ce peu importe que l’argent leur revienne à elle ou à un proxénète. Plus exactement, les conséquences sont d’autant plus nuisibles aux personnes « contraintes » qu’aux « libres ».

 

 Pour parler en termes de réalités de terrain : entraver l’exercice de la prostitution, ça repose notamment sur l’entrave des relations entre les prostituées et leurs clients, que ce soit par la pénalisation directe de ceux-ci, donc, ou par celle des sites internet, ce que la prochaine loi prévoit de renforcer.

 

Si je peux facilement entrer en contact avec 15 clients potentiels par jour, il m’est beaucoup plus facile de refuser ceux qui me semblent louches et potentiellement dangereux que lorsque je dois ruser en usant de méthodes détournées pour entrer en contact avec 3. Plus il m’est difficile d’entrer en contact avec des clients, plus mes exigences envers eux diminuent. J’augmente par là ma probabilité d’être exposée à un certain nombre de risques, notamment à des violences.

 

Si je suis victime de violences, en tant que travailleuse « libre » et « privilégiée » je peux encore aller porter plainte : je suis ici en situation légale et travaille légalement. Ma plainte ne sera surement pas prise en compte, parce que, non contente d’être une femme, je fais ce boulot, j’ai donc toutes chances qu’on me réponde que « je l’ai bien cherché », mais c’est-là le pire qui puisse m’arriver, même si c’est à mon avis déjà grave. Mais pour une personne en situation illégale, aller porter plainte, c’est révéler les actes illégaux qu’elle a elle-même commis en étant et en travaillant ici illégalement. Et ça, les agresseurs le SAVENT. C’est donc elles qu’ils agressent en priorité.

 

(On lit ainsi dans le dernier rapport d’activité de Cabiria le témoignage de Maria, auquel son agresseur a dit, après avoir cherché à lui voler son sac : « « Appelle toujours la police, tu es étrangère de toute manière, c’est moi qu’ils défendront ! ». Quant aux personnes véritablement réduites en esclavage, elles sont généralement surveillées, de sorte qu’il leur est impossible de porter plainte, puisque dans ce cas elles pourraient également dénoncer leurs exploiteurs.

 

Aussi, lorsque nous dénonçons telle ou telle loi qui favorise les violences à notre égard, ce n’est pas en tant que « minorité libre » que nous nous exprimons ; (j’en profite pour rappeler que le STRASS regroupe également de nombreuses travailleuses qu’on pourrait qualifier de « contraintes » au vu de leur statut administratif et économique, ainsi que des personnes ayant été contraintes par des tiers). Mais parce que nous savons que les agresseurs, eux, ne font PAS cette distinction. Lorsqu’ils veulent agresser une femme, la violer, lui piquer son fric, la question qu’ils se posent n’est pas « est-elle libre ou contrainte », mais « quelle chance ai-je qu’elle porte plainte ensuite ? » et c’est pourquoi ils viseront en priorité celles qui semblent les plus vulnérables, que ce soit en raison de barrières linguistiques ou administratives.

 

 Alors on me répondra que c’est là tout l’esprit de la loi, favoriser le regard de la population sur les prostituées, afin qu’elles soient considérées comme des victimes, ce qui les encouragera à porter plainte… Sauf que, comme je l’ai souligné plus haut, c’est pour d’autres raisons que les personnes effectivement forcées, sous la menace d’un mac, ne portent pas plainte lorsqu’elles se font agresser.

 

Quand bien même elles parviendraient à atteindre le commissariat, leur seul salut pour ne pas être condamnées comme migrantes illégales sera de se faire reconnaître comme victime de traite. Je rappelle à ce propos les chiffres énoncés par Manuel Valls lors de sont audition par la commission spéciale le 14 novembre dernier : une CINQUANTAINE de régularisation par an suite à des plaintes pour fait de traite.

 

On voit bien avec ces chiffres que l’extrême majorité, même des prostituées supposées contraintes, n’a donc pas été régularisée, c’est à dire que SOIT elles ont été expulsées, SOIT elles ont continué à se prostituer ou à être prostituées en France, en même temps que leur exposition aux violences continuait d’augmenter.

 

En réalité, sous prétexte de protéger la majorité, on a agi de sorte qu’une extrême minorité (CINQUANTE) a effectivement bénéficié d’un titre de séjour, et certes, c’est toujours ça, mais pendant que l’immense majorité est devenue encore plus vulnérable aux violences.

 

Nous avons tout fondement à penser, au vu du contexte économique actuel, de même qu’à la précarité des régularisations prévue par la loi, que rien ne changera avec cette dernière : si elle sera peut être bénéfique à une minorité de personnes, elle privilégiera en revanche les violences envers TOUTES les prostituées. Pour le dire autrement, les intérêts des prostituées, qu’elles soient libres ou contraintes, et contrairement à ce qu’on souhaite nous faire croire, ne s’opposent pas : rendre l’exercice de la prostitution plus difficile, c’est TOUJOURS le rendre plus dangereux, plus violents ; et celles qui en paient le prix sont TOUJOURS les moins privilégiées, et celles qu’on prétend pourtant le plus aider.

 

Pour conclure, j’ajouterais que, quand bien même la loi proposée permettrait à la supposée majorité contrainte d’arrêter la prostitution, et que ce serait une minorité qui continuerait à se prostituer, dans un contexte plus favorable aux violences donc, en termes de lutte contre les violences faites aux femmes, il est INADMISSIBLE de considérer que l’on peut, légitimement, SACRIFIER une partie des femmes au profit des autres, quand bien même ce serait une minorité au profit d’une majorité. Une prostituée « libre » assassinée, ce n’est pas moins grave qu’une prostituée « contrainte » assassinée. Et lorsque les lois prétendent que rendre une minorité de femmes plus vulnérables aux violences, c’est le prix à payer pour en protéger la majorité, cette loi ne peut être une bonne solution. Promouvoir la légitimité d’un tel sacrifice n’est ni dans l’intérêt des prostituées, ni, généralement, dans l’intérêt des femmes et du respect de leurs droits humains.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Réponse au texte « Pourquoi les chéfaillons de la communauté gay sont pro-prostitution? Décryptage »

Réponse à texte nommé « Pourquoi les chéfaillons de la communauté gay sont pro-prostitution? Décryptage », écrit par quelqu’un qui se dit « LGBT des minorités visibles », et accessible sur :http://independentmetisse.wordpress.com/2013/11/02/pourquoi-les-chefaillons-de-la-communaute-gay-sont-pro-prostitution-decryptage/comment-page-1/#comment-11

Bonsoir, Alors déjà tu n’est pas dans la situation où cette loi risque de t’atteindre en tant que personne qui n’a pas ou plus à se poser la question de devoir exercer le travail du sexe pour survivre, ce qui est loin, très loin d’être le cas de la majorité d’entre nous : personnes appartenant à des minorités sexuelles non-blanches migrantes.

Généralement rejetées des réseaux traditionnels de migration, et rarement employées par les connards qui exploitent les sans-paps à leur arrivée en France (du fait de notre sexualité jugée déviante ou de notre non correspondance aux normes de masculinités occidentales), la prostitution est souvent notre seule ressource économique ; et notre bout de trottoir fait figure d’unique capital nous permettant de manger et de dormir au chaud.

Alors oui, le travail c’est dégueulasse, oui nous n’avons pas le choix, oui notre sexualité ne nous appartient pas vraiment dans le sens ou le besoin de thunes nous contraint à devoir la partager avec des connards bien contents de pouvoir en bénéficier pour pas grand-chose.

Mais si tu prends un petit peu en compte les conditions matérielles des genTEs, et que tu prends du recul sur TA situation de privilège, tu te rendrais aisément compte que la pénalisation des clients aura des conséquences meurtrières pour nous.

Dis-moi, toi et tes amiEs pro-pénalisation des clients, vous nouEs proposez quoi ? Des papiers, du travail ?

Non bien sur, rien de tout ça…

Quand la loi sera passée, qu’on crèvera la dalle, qu’on devra se cacher plus loin dans les bois la nuit pour que les clients n’aient pas peur de venir noues voir, que l’on devra baisser nos tarifs, qu’on sera moins regardantEs sur le port du préservatif, et que en somme noues devrons prendre des risques inouïes pour vivre, vous viendrez nous dire quoi ? De changer de travail ?

Parce que tu t’imagines vraiment que toutes ces personnes qui exercent le travail du sexe dans la rue, en majorité des femmes, en majorité migrantes, en majorité non-blanches, souvent trans’, souvent malades, souvent appartenant à des minorités sexuelles, souvent toxicomanes, souvent sans-paps, vont pouvoir trouver autre chose une fois que leurs clients seront pénalisés ? Alors qu’il y a autant de mecs blancs hétéros bios valides au chômage dans ce pays ?

Tu n’as donc pas compris que les pro-pénalisations des clients se frottent les mains en pensant à la paupérisation que cette loi va avoir sur nos communautés, en pensant aux expulsions, en pensant au fait qu’il y aura moins de migrations de personnes se destinant à exercer le travail du sexe en France.

Tu n’as pas compris que ton discours accordé à ta position située est un véritable pain béni pour ces politiques et ces carriéristes putophobes et xénophobes ; que votre soutien à cette loi est criminel ; que vous jouez le jeu du sida, des flics, des violeurs, des proxénètes, et que même les clients vont bien en profiter (prix au rabais, port de préservatif discutable, …).

Car ce qui se joue là ce n’est pas un débat télévisé entre personnes non concernées, c’est notre vie, pas la votre, ni celle des clients, mais celle des travailleuses et des travailleurs du sexe, en particulier de rue, en particulier migrantes, en particulier femmes, et en particulier précaires.

J’espère que ça va te faire réfléchir.

Massinissa Bouama

droit de réponse à « contre le STRASS et son monde » paru sur IndyMedia Paris

Suite à la parution de ce texte sur IndyMedia Paris, j’ai souhaité faire valoir mon droit de réponse, lequel a été refusé car « Le but d’indymedia n’est pas de prendre parti pour le petit patronnat libéral bien incarné dans moult positions du strass  »

Je publie donc ma réponse ici, et vous laisse juge de mes penchants pour la défense du petit patronat libéral …

cher « amoureux de vivre à en mourir »

J’avais commencé à rédiger une longue réponse analysant ton texte, ses angles morts, ses amalgames, mais en fait… j’ai pas envie, parce que finalement dans le fond on est profondément d’accord.

Malgré ce que tu sembles croire, ma posture n’est en rien libérale. Si je me bats pour la décriminalisation du travail sexuel, c’est justement parce que l’illégalité, est, elle, le meilleur terrain de libéralisme, et d’exploitation. Parce que nous sommes dans l’illégalité, on ne peut pas se battre contre nos exploiteurs sans risques de tout simplement perdre nos boulots. Je vais te donner un exemple, tiré de mon vécu : j’ai bossé en bordel clandestin (officiellement un bar, en vrai un bordel). Même si les conditions de travail y étaient pas trop mal, qu’on étaient pas trop exploitées comparé à d’autres lieux du même genre, y aurait quand même eu des trucs à améliorer. Sauf que, on fait quoi quand déjà on sait qu’au moindre problème le bar va fermer et donc qu’on n’aura plus de boulot ? rien. on accepte les conditions posées par le patron car c’est toujours mieux que de pas avoir de boulot du tout. (Tu es contre le travail ? moi aussi. Mais je ne sais pas toi, mais moi j’ai un loyer à payer, un frigo à remplir. Le squat et la récup, j’ai connu : bouffer les déchets du capitalisme, je trouve finalement pas ça beaucoup plus subversif que de travailler dans un système capitaliste, en fait.) Pareil pour les logements : comme c’est presque impossible de louer légalement un appart en tant que pute (déjà française, donc pour une migrante en situation irrégulière, je te laisse imaginer), parce que nos proprios sont considérés comme proxénètes. Alors on fait quoi ? on rentre dans les réseaux de location clandestin. Avec les surcouts et la précarité (au sens où tu peux te faire virer du jour au lendemain) que ça engendre : déjà en contexte légal, le proprio peut t’expulser, et abuser de toi sous diverses formes, etc, il n’en reste pas moins qu’un locataire légal reste plus protégé face aux abus des proprios qu’unE locataire illégal. Sauf que à aussi, quand c’est ça ou rien, tu prends « ça ». Pareil pour les sites internet : considérés comme proxénètes, ceux qui nous permettent de déposer des annonces sont basés à l’étranger, et nous demander des mille et des cents : c’est ça ou rien. Comme tu le vois, c’est justement l’illégalité du travail sexuel qui en fait le terrain le plus favorable au pire libéralisme qui soit, et c’est pourquoi je me bats pour la décriminalisation du travail sexuel. Alors attention, je ne dis pas qu’en contexte légal, tout serait rose. je n’ai jamais dit ça. Mais au moins, on pourrait se battre contre l’exploitation. Là, la seule bataille qu’on peut mener, c’est quitter notre activité pour aller nous faire exploiter légalement ailleurs. Quand on peut, ce qui est loin d’être toujours le cas. Et quand on veut, ce qui n’est également pas toujours le cas. Ma position est donc loin d’être libérale que ce soit face aux exploiteurs (= ceux qui se font du fric sur nous) ou aux clients : si je me bats pour la fin de la répression, c’est aussi et justement pour avoir plus de pouvoir FACE A EUX. pour qu’on puisse toujours mieux poser NOS conditions. Cela va à l’encontre de l’idée selon laquelle les hommes peuvent disposer des corps des femmes, justement. Puisqu’il s’agit de donner aux femmes le pouvoir de poser LEURS conditions, et non pas de laisser celles-ci fluctuer au gré de leur précarité et vulnérabilité.

Et tu as beau dire que les dominants défendent la prostitution, en fait c’est très peu le cas : ils défendent le droit à avoir leur pute à la maison (et la plupart des dominants les préfèrent en réalité lorsqu’elles sont gratuites), mais ce sont les mêmes qui vont appeler les flics pour virer les putes pauvres de leurs trottoirs… donc ne mélangeons pas tout, et ne prenons pas pour agent comptant l’hypocrisie des dominants, de grâce.

Je suis comme toi, je préfèrerais un monde où on aurait pas besoin de bosser. Je préfèrerais un monde où les femmes auraient autant de pouvoir que les hommes dans la société (pouvoir sur elles-mêmes, sur leur vie, j’entends), seraient aussi libres, auraient autant de possibilités de choix. Ce n’est pas le cas. Alors oui, on se bat pour que ça le devienne. Mais en attendant on fait quoi ? On se bat pour les droits des femmes, des trans, des migrantes, oui. SCOOP : c’est ce qu’on fait entre autres au STRASS.

Et on se bat aussi pour qu’au moins, les personnes qui exercent cette activité, peu en importent les raisons, n’aient pas en plus à subir la répression, et pour qu’elles aient un maximum d’outils pour se défendre face à l’exploitation. On se bat pour qu’elles n’aient plus, en plus, à subir la stigmatisation. Car oui, quand on me dit « je suis triste que tu vendes ton corps, je vais t’aider à ne plus le vendre » mais que ce qu’on propose, c’est juste de le vendre d’une manière qu’on estime plus « digne », c’est de la stigmatisation, c’est du mépris. Faire de la prostitution une question spécifique, c’est forcément mépriser les putes, puisque dans la mesure où tout ce que vous avez à nous offrir, c’est un autre boulot qui participera tout autant au capitalisme et au patriarcat que le nôtre, votre position ne peut être que celle de personnes qui se croient, non pas à égal avec nous, mais supérieures à nous. Qui pensent que leur position est forcément plus « enviable » que la nôtre. Elle peut l’être. De certains points de vue. Mais il n’y a pas de vérité universelle sur cette question je pense. Entre être pute et cadre chez Bouygues, mon choix est vite fait. c’est mon point de vue. Si une femme veut bosser chez Bouygues, alors elle doit en avoir la possibilité ; en attendant au moins d’avoir démoli Bouygues, et toute la société capitaliste de sorte qu’on aura plus à se demander où c’est préférable d’aller bosser. En attendant, je vois beaucoup moins de personnes motivéEs pour aller sauver les travailleurSEs de Bouygues, ou à mépriser celles et ceux qui luttent à l’intérieur d’entreprises pourries pour, au moins, y améliorer leurs conditions de travail.

Alors tu peux mépriser cette démarche, et nous dire que ce qu’on aurait de mieux à faire ce serait juste de quitter l’industrie du sexe, et d’aller travailler dans quelque chose de « mieux », ou, enfin, de nous « arracher une vie qui mérite d’être vécue, sans capitalisme, sans riches, sans pauvres, sans machos, sans clients, sans Etat et sans argent. »

très bien, mais en attendant tout ton discours ne consiste qu’à dire : « vous n’avez pas de pain ? mangez donc de la brioche »

comme quoi, la mentalité bourgeoise est souvent cachée où on ne l’attend pas.

 

 

[EDIT] : sur la place des travailleurSEs indépendantEs dans la lutte des classes, je vous incite également à lire cet excellente analyse de Tanxxx ici