Réflexions d’une pute anti-clients, hétérophobe et misandre.

par Morgane Merteuil

Souvent, il y a certaines attitudes de mecs qui me mettent mal à l’aise dans les discussions sur le travail sexuel. Dans les messages que je reçois, dans les conversations que j’ai, dans ce que je peux lire ou entendre à droite à gauche… J’aimerais donc ici faire le point sur 2-3 choses.

Déjà, premier truc que je comprends pas : les clients qui disent nous soutenir. Je crois, franchement, que vous n’avez RIEN compris à notre lutte. Si on se bat pour nos droits, c’est en grande partie pour avoir PLUS de pouvoir face à vous. Pour que vous ne puissiez PLUS vous faire sucer sans capote, pour qu’on puisse vous facturer les rendez-vous que vous annulez au dernier moment, pour qu’on puisse vous raccrocher au nez si vous nous demandez « tu suces ? » avant de nous avoir dit bonjour, en un mot pour que ce soit NOUS qui posions NOS conditions, et non plus la « loi du marché et de la concurrence », à laquelle on doit céder en VOTRE faveur. Et si je pouvais vous tirer 5 000 euros pour une passe de 5 minutes, je le ferais, sans AUCUN remords. Parce que si vous pouvez mettre 5 000 euros pour un service sexuel, c’est que vous avez ce fric, probablement parce que vous avez un poste de pouvoir, auquel je n’aurai jamais accès (et dont je ne veux pas d’ailleurs) ; donc vous prendre un peu de fric pour me permettre d’avoir un peu plus de pouvoir économique, et, de là, personnel, je pense que c’est bien la moindre des choses.

D’ailleurs parmi vous, chers clients qui nous « défendez », vous êtes plein à « tellement honorer notre profession » que vous proposez même qu’on soit un service public. Sauf que, je ne sais pas pour toutes mes collègues, mais pour ma part je n’ai aucune envie d’être fonctionnaire du cul. Cette idée signifie qu’il faudrait toujours un contingent de meufs disponibles pour vous rendre des services sexuels. Or, si on vend des services sexuels, c’est pas pour vous, c’est pour nous. Parce que ON y trouve une satisfaction (économique, personnelle, sexuelle, etc). Et le jour où ça ne nous satisfera plus, on arrêtera. Et c’est tout à fait possible, théoriquement au moins, qu’un jour on arrête TOUTES. (ça demanderait une sacrée révolution, c’est certain, vu que ça nécessiterait que l’on puisse survivre dans des conditions telles que tous les moyens à notre disposition soient préférables au travail sexuel, et je ne suis vraiment pas sûre que ce soit possible en pratique…). Donc votre service public, c’est non. Et si vous le demandez d’ailleurs, c’est pas pour nous, mais bien pour vous, pour qu’il VOUS soit assuré que vous pourrez TOUJOURS avoir accès à nous, pas pour défendre NOTRE droit de vous vendre des services aussi bien que de ne pas vous en vendre.

Un autre point que je voudrais aborder : la question du lesbianisme des putes. Souvent, dans les discours abolitionnistes, on entend ou on lit que beaucoup de putes deviennent lesbiennes tellement les clients les ont dégoûtées des hommes. J’ignore la proportion de putes qui deviennent lesbiennes, mais il est certain qu’il en existe. Maintenant, est-ce parce que les clients les ont dégoûtées des hommes ? Je ne suis pas sûre. Ça doit être le cas pour certaines, bien sûr, mais je pense qu’il y a aussi d’autres raisons, car il y a aussi plein de putes qui sont encore en activité, et sont devenues lesbiennes sans pour autant être dégoutées par leurs clients. Si je m’en réfère aux témoignages que j’ai pu lire, j’ai l’impression que ce qui revient souvent, c’est le fait que l’exercice du travail sexuel nous fait prendre conscience du caractère normatif de l’hétérosexualité et donc nous permet de mettre à distance les injonctions à l’hétérosexualité. En système hétérosexiste, on apprend, en tant que femmes, à être gentilles, à l’écoute, disponibles pour rendre tout un tas de services, principalement ce qui relève du domaine du care, aux hommes. En tant que travailleuse du sexe, on apprend que si les hommes paient pour venir nous voir, ce n’est pas seulement pour obtenir du sexe, mais aussi plein de choses qui relèvent de ce « care », principalement de l’écoute, de l’attention, de l’empathie, le besoin d’être rassurés sur plein de choses…. à partir de là, quand dans la vie « courante » (hors du lieu de travail), des mecs attendent de nous qu’on ait cette attitude envers eux, parce que c’est censé aller de soi qu’en tant que femmes on est à leur disposition, on se rend je crois plus facilement compte de l’effort que ça demande, cette attention. Alors je ne parle pas de ce qui peut se dérouler dans le cadre de relations amicales ou amoureuses, où l’on peut légitimement avoir certaines attentes, mais plutôt des situations où cette attente ne me semble justement pas légitime : quand tu viens de rencontrer quelqu’un sur internet, quand un mec vient te parler dans un bar, t’abordes dans les transports en commun, pas toujours forcément pour te draguer, mais parce qu’il a besoin d’attention, et qu’il t’as identifiée en tant que meuf donc potentiellement à l’écoute de ses petits problèmes. En d’autres termes, si l’hétérosexualité peut devenir compliquée quand tu es pute, c’est parce que en faire un service que tu vends dénaturalise la relation, ce qui te pousse à te demander si tous ces services d’attention que tu rends aux mecs dans la vie courante, tu les rends par automatisme ou par réel intérêt pour la personne ; et dans le cadre de relations lesbiennes, dont la configuration est donc différente de nos relations professionnelles, ces questions se posent beaucoup moins.

Pour conclure, je voudrais aborder la place des mecs dans les débats sur le travail sexuel. Aujourd’hui, ces débats mettent essentiellement en jeu différentes conceptions du féminisme : c’est au nom des droits des femmes que les discours prônant l’abolition de la prostitution sont énoncés. Alors je comprends totalement votre frustration par rapport à l’invisibilisation de votre situation de travailleurs du sexe hommes. Maintenant, je ne pense pas que ce soit en répondant aux arguments énoncés par les féministes pour aborder le rapport des femmes au travail sexuel que vous allez résoudre ce problème. Pour tout dire, je ne pense pas que ce soit à vous de décider qui des féministes abolitionnistes ou travailleuses du sexe ont raison en terme de féminisme. Vous pouvez utiliser les arguments de la lutte contre l’exploitation, de la lutte contre le VIH, de la lutte pour le respects des droits humains, mais répondre aux analyses féministes qui situent le travail sexuel dans le continuum des violences sexistes et de l’appropriation du corps des femmes par les hommes en société patriarcale, je ne suis vraiment pas certaine que ce soit le rôle que vous ayez à jouer. Nombre d’entre vous semblent en effet apprécier de déconstruire de nombreuses théories de féministes radicales quant aux liens entre sexualité et violence, arguant que ce n’est pas comme ça que vous vivez les choses. Mais vous oubliez que si ces textes semblent inappropriés à rendre compte de votre expérience de la sexualité, c’est qu’ils ne s’adressent pas à vous et ne parlent pas de vous. Je veux bien croire qu’un mec gay n’a certainement pas le même rapport à la domination masculine qu’un mec hétéro, maintenant, de là à prétendre partager l’expérience des femmes, parce que vous partagez avec certaines l’expérience du travail sexuel, ça me semble aller un peu vite en besogne. Ça ne veut pas dire que je ne pense pas que la critique de certaines théories féministes radicales et/ou abolitionnistes n’est pas nécessaire ; mais elle sera d’autant plus pertinente qu’elle est menée par des femmes, qui, de par leurs propres expériences et réflexions, les remettront en cause. Je vous encourage donc, cher collègues et alliés masculins, à prendre la parole, mais pour aborder VOS problématiques, pas utiliser les nôtres et les conflits entre féministes pour faire avancer votre cause, même si c’est une cause que je partage également.

(PRECISIONS DE CONCLUSION AFIN D’EVITER LES MALES TEARS : quand je fais référence ici aux « mecs », « hommes », je ne vous vise pas vous en tant qu’individu. Je ne déteste pas « les hommes », ni mes clients, et j’ai même des relations très hétérosexuelles. Je vise les mécanismes d’oppressions, et à travers eux, donc, les hommes en tant que classe socialement construite, qui en tant que telle reproduit (même inconsciemment) des mécanismes d’oppression. Donc inutile de me dire que j’exagère, que vous n’êtes pas comme ça, ou que vous êtes comme ça mais qu’à côté vous êtes quand même gentil, ce n’est PAS le sujet.

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14 réflexions sur “Réflexions d’une pute anti-clients, hétérophobe et misandre.

  1. Contente d’être tombée sur cet article. C’est la première fois que je lis un truc qui reflète la façon dont je vois les choses. Notamment que le fait de faire la pute, fait réfléchir par rapport aux efforts qu’on fait quotidiennement. Depuis que je me prostitue, je ne rends plus « service » quand je couche (dans ma vie privée) avec un homme que je connais à peine.
    Et je suis d’accord avec l’ensemble de l’article.

  2. Je me demandais juste si l’homosexualité pouvait venir du fait que toute « relation amoureuse » avec un homme pourrait être conçue comme problématique car celui-ci serait vu immanquablement comme le « souteneur » ?
    Ou uniquement pour ne pas « penser au travail » ?

    Est-ce que beaucoup ont des hommes dans leur vie, sans que cela soit un problème avec « les forces de l’ordre » ?

    (questions peut-être naïves, mais honnêtes.)

    • « Je me demandais juste si l’homosexualité pouvait venir du fait que toute « relation amoureuse » avec un homme pourrait être conçue comme problématique car celui-ci serait vu immanquablement comme le « souteneur » ? »

      je ne pense pas, et heureusement, que le fait que nos mecs risquent de se faire arrêter pour proxénétisme, aie une influence sur notre orientation sexuelle.

      « Ou uniquement pour ne pas « penser au travail » ? »
      là dessus, j’ai envie de répondre qu’il n’y a pas de réponse universelle; on peut lire des témoignages qui vont dans ce sens, mais encore une fois je ne pense pas qu’il y ait des « règles » fixes en ce qui concerne le potentiel changement d’orientation sexuelle des travailleuses du sexe.

      « Est-ce que beaucoup ont des hommes dans leur vie, sans que cela soit un problème avec « les forces de l’ordre » ? »
      beaucoup ont des conjointEs oui. C’est souvent une des raisons pour lesquelles les travailleurSEs du sexe n’osent pas se déclarer. En pratique, tant que le conjoint peut prouver des revenus correspondant à son train de vie, cela ne pose en général pas de problème. ça devient surtout dangereux lorsque le conjoint est au chômage par exemple.

  3. Pingback: Réflexions d’une pute anti-clients, hétérophobe et misandre. | Lalalin

  4. Très bon article, merci beaucoup !!! Ça fait vraiment plaisir de lire un texte clair et de qualité, dont je partage les positions. Encore merci.

  5. En tant qu' »homme », ce texte sur la prostitution est le texte « féministe » le plus éclairant que j’ai pu lire à ce jour. Vivement en lire d’autres (puisque aussi bien je n’en ai pas encore lu beaucoup), en silence. Merci.

  6. Pingback: La prostitution dans les médias, ou comment débattre du travail sexuel sans parler de sexualité | Des mots médiatiques

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