Review from Glasgow Sexworkers Open University

par Morgane Merteuil

Ce n’est pas très facile d’être une pute en France en ce moment. C’est, de manière générale, pas facile non plus d’être non blanc, non hétéro, non cisgenre ; mais ces derniers temps, le regain d’homophobie, d’islamophobie, de masculinisme même, et de putophobie, s’est particulièrement bien fait sentir… Du coup, j’étais vraiment super enthousiasmée à l’idée de quitter la France une semaine pour aller à Glasgow, pour un festival international de travailleurSEs du sexe. Et pas n’importe lequel, mais la Sexworkers Open University, à la quelle j’avais déjà été l’an passé (Camille nous avait interrogées Manon et moi à ce sujet : http://blogs.lexpress.fr/sexpress/2012/08/27/verts-ps-medef-putes-tout-le-monde-a-son-universite/ ) ; ça avait été la première fois que je rencontrais des militantEs du mouvement international de sexworkers, donc ça avait forcément été fabuleux, même si mon anglais était encore plutôt mauvais, et que Londres ne m’avais pas fascinée comme ville. Là, Glasgow, pour avoir un ami qui y vit depuis quelques temps déjà et qui m’en parlait, ça me branchait énormément !
Peut-être faudrait-il que j’explique ce que c’est, au juste, que la SexWorkers Open University. Alors : au départ, SWOU, c’est un collectif, qui a pour but de réunir des travailleurSEs du sexe et alliéEs (militantEs féministes, syndicalistes, anti-capitalistes, universitaires, et toute personne de bonne volonté pour participer à la lutte pour nos droits) afin notamment d’organiser des événements liés aux enjeux de notre lutte, dans le but de construire notre communauté, et d’agir sur le grand public, en l’informant de la réalité de l’industrie du sexe, ce qui est aussi un moyen de lutter contre le stigma qui nous affecte en tant que travailleurSEs du sexe. Cette année, c’était la 3e édition de la SWOU, et elle était organisée en collaboration avec SCOT-PEP, une association de défense des droits des travailleurSEs du sexe en Ecosse, et a réuni environ une cinquantaine de travailleurSEs du sexe de différents pays, essentiellement d’Europe mais aussi d’ailleurs.
La situation en Ecosse est à peu près la même qu’en France : officiellement, on a le droit de vendre des services sexuels, mais toutes les activités qui y sont liées sont pénalisées par les lois sur le proxénétisme (pimping), même si la pratique semble être plus tolérante. Et il n’existe pas de délit de racolage. On retrouve donc les mêmes débats qu’en France entre les abolitionnistes et les travailleurSEs du sexe luttant pour leurs droits, mais apparemment c’est quand même beaucoup moins violent. Et aussi, comme de manière générale dans le monde anglophone, l’idée de « sexwork » semble mieux acceptée (je pense au trajet en taxi pour me ramener à l’aéroport prendre l’avion du retour, quand le chauffeur m’a demandée ce que j’étais venue faire, et que je lui ai dis que j’étais là pour un « sexwokers rights festival »; il a un peu hésité, genre « sex-what ? – sexworkers – aaaaaahh sexworkers, okay, great ! ». J’essaie d’imaginer la même conversation en France. Je n’y arrive pas).
Malgré tout, les abolitionnistes sont quand même assez puissants en Ecosse. La preuve en est que l’événement de samedi devait avoir lieu au local du STUC, le syndicat écossais. Au dernier moment, ils ont annulé, car le STUC est officiellement abolitionniste et pour la pénalisation des clients (ce qui est paradoxal c’est que les travailleurSEs du sexe ont tout de même une branche à l’intérieur du même syndicat) : ils ne pouvaient donc héberger un événement dont le propos était en contradiction avec leur position officielle. Vous pouvez lire les communiqués de presse de SWOU à ce sujet ici : http://glasgowswou.wordpress.com/press-kit/)
Heureusement, grâce à un activiste allié, un autre lieu a pu être trouvé assez vite pour organiser les discussions de samedi : le Kinning Park Community Center. C’est un Centre communautaire indépendant, qui existe depuis 1996 ; menacé de fermeture, une occupation a eu lieu pendant 55 jours. Aujourd’hui, le centre héberge des activités aussi diverses que des cours de danse, garde d’enfants, éducations, soutien aux migrantEs, etc., grâce à un groupe local d’activistes.
Cependant, pour quand même marquer le coup, nous avons organisé un rassemblement le samedi matin devant le bâtiment du STUC.

manif stuc

Mais je saute une étape. Car la SWOU n’a pas commencé samedi, mais vendredi, par un festival de films, au Centre d’Art Contemporain (là où s’est également déroulé l’essentiel des ateliers des jours suivant). Parmi les films/documentaires diffusés, un sur la SWOU 2011, un sur le Sexworkers freedom festival (l’année dernière à Calcutta, qui fut l’un des plus gros, si ce n’est le plus gros festival sexwork du monde), et le court métrage, que j’avais déjà vu mais que j’aime toujours autant revoir, réalisé par Empower, un groupe thaïlandais de défense des droits des putes : « Last Rescue In Siam », que vous pouvez visionner ici http://www.youtube.com/watch?v=70rPAxLFFKU )
J’en reviens à samedi, donc, et à l’après-midi de présentations publiques au centre communautaire de Kinning Park, après le rassemblement. L’après-midi était divisée en deux sessions ; la première sur la criminalisation, notamment la pénalisation des clients, et les stratégies de travailleurSEs du sexe face à ces offensives.
Jay Levy (Université de Cambridge) nous a ainsi présenté les résultats de sa recherche de doctorat sur « l’abolitionnisme suédois : une violence faites aux femmes ». En se basant sur de nombreux entretiens qu’il a réalisés avec des travailleurSEs du sexe suédoises, Jay Levy met en valeur la manière dont le « modèle suédois », en donnant plus de pouvoir aux forces de l’ordre notamment, rend la vie de nos collègues suédoises bien plus difficile, quand dans le même temps les moyens sociaux promis sont totalement absents.
Des membres de X-Talk (association des travailleurSEs du sexe qui donnent des cours d’anglais aux travailleurSEs migrantes) nous ont quant à elles fait une présentation de la campagne « moratorium2012 » (http://www.moratorium2012.org/) , dénonçant la répression particulièrement accrue des travailleurSEs du sexe dans les semaines précédant les JO de Londres en 2012 (JO >> tourisme >> il faut nettoyer la ville).
Pour ma part, je faisais une présentation des actions que mène le STRASS pour lutter contre l’idée de pénalisation des clients.
La deuxième session était plus positive, puisque consacrée aux modèles qui marchent, c’est à dire ceux de décriminalisation. Zahra Stardust, de Scarlett Alliance, a ainsi présenté le modèle en vigueur en Nouvelles Galles du Sud (Australie) et ses succès ; la présentation était suivie d’une vidéo sur les actions menées là-bas… C’était assez fou, en tant que française qui reçoit presque quotidiennement des coups de téléphone de travailleurSEs du sexe soit qui ont été arrêtées, soit qui ont eu des amendes, soit voudraient se déclarer mais n’osent pas par crainte que leur conjoint soit accusé de proxénétisme… assez fou, donc de réaliser que oui, c’est possible d’être pute sans que nos soucis essentiels concernent la répression ! Et de voir ces images de travailleurSEs du sexe super « empowered », dont les institutions protègent les droits au lieu de les stigmatiser. Bref, ça semble un peu surréaliste vu d’ici….

Zahra Stardust

Je ne vais pas décrire toutes les présentations, je m’arrête à celles qui m’ont le plus marquées, mais vous pouvez consulter le programme complet de la semaine ici http://www.swou.org/#!swou-glasgow-2013/c6zi
Le samedi soir, il y avait une soirée de lancement d’un fond communautaire pour soutenir des initiatives locales. Des groupes de femmes contre l’austérité sont intervenues, des courts-métrages sur les mouvements anti-guerre ont été diffusés, et deux travailleurSEs du sexe sont intervenues : Nikki Adams, de l’English Collective of Prostitutes, a fait un discours remarquable et très applaudi sur la nécessité de soutenir les femmes travailleurSEs du sexe face à la répression, et Ariane, travailleuse du sexe allemande, nous a lu un manifeste pour une utopie pute.
Après ça, on a été boire des bières, puis boire des bières encore, et puis danser. Du coup, shame on me, mais le lendemain je me suis levée trop tard et trop avec la gueule de bois pour aller aux ateliers…
Le jour d’après, lundi donc, il y avait un atelier en non-mixité travailleurSEs-du sexe, SWOU Taboo, afin d’aborder les problématiques telles que « violences (sexuelles) », « santé mentale », « addictions », « precarity », bref, ces sujets délicats dont il nous est très difficile de parler publiquement ou sur nos blogs sans que cela soit immédiatement récupéré par les abolitionnistes comme preuve que nous sommes dans un processus pathologique qui prouve bien qu’il faut abolir la prostitution. Bon, shame on me à nouveau, j’avais encore très peu dormila veille, donc je n’ai pas été très … efficace lors de cet atelier, je ne peux donc pas vous en dire grand chose (anyway, pour des raisons que vous comprendrez, ce qui s’y ai dit n’avait pas vocation à être rendu public).
En fin de journée, à la Glasgow School of Art, une réunion publique était organisée sur la thématique des alliances. De nombreuxSES militantEs, syndicalistes, féministes, etc., sont venuEs dire pourquoi ils et elles soutenaient les luttes des travailleurSEs du sexe, ou poser des questions sur notre mouvement. Après ça on a été boire des bières puis j’ai été découvrir un lieu assez chouette aussi, un immeuble qui n’est pas vraiment un squat mais y ressemble un peu, et assister à des concerts un peu punk/métal dans un appartement.
Mardi commençait l’atelier de deux jours sur « réduire le stigma et construire notre capacité », animé par Mariah Nengeh Mensah et Chris Buckert. Là aussi, c’était en non-mixité travailleurSEs du sexe, je ne vous en dirai donc pas trop, si ce n’est qu’on a notamment réfléchi sur la notion de stigma et la manière dont il peut agir dans nos interactions avec autrui, aussi bien dans notre vie privée que dans des contextes plus publics; on a aussi appris quelques outils de communications utiles si l’on doit par exemple organiser des ateliers ou discussions publiques sur le sujet du travail sexuel, ou si l’on doit faire face à des abolitionnistes « violentes ». C’était un super moment d’empowermement, de partage, de complicité ; et, comme si on n’avait pas eu déjà assez d’émotions, on a regardé cette vidéo http://www.youtube.com/watch?v=akKzsWyjL5w, qui revient sur le forum XXX qui s’est tenu à Montréal en 2005, et on a pleuré. Bon, d’accord…J’AI pleuré.
Mardi soir (entre les deux journées de cet atelier donc), il y avait une discussion publique sur le stigma et la putophobie (whorephobia). Le but était essentiellement de réfléchir avec le public sur cette notion de stigma et les stéréotypes qui y sont associés : en quoi il repose sur des idées sexistes, et constitue une menace, au-delà des putes, envers l’ensemble des femmes, comment il est véhiculé par les films et médias, etc… la discussion était animée par Luca Stevenson et Nadine, deux travailleurSEs du sexe.

stigma

Pour conclure sur cette semaine, je n’ai donc que deux regrets : ne pas avoir pu aller au rassemblement pour fêter la mort de Tatcher, et avoir du rentrer à Paris… En tout cas je tiens sincèrement à féliciter et à remercier les organisatrices/teurs de SWOU Glasgow, travailleurSEs du sexe et alliéEs, qui ont rendu ces moments possibles, et j’ai hâte qu’un tel événement ait lieu en France !

Sites internet :
site du collectif SWOU : http://www.swou.org/
site de la SWOU Glasgow : http://glasgowswou.wordpress.com/
site de Scot-PEP : http://www.scot-pep.org.uk/

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