« Ils ne connaissent pas la honte »

par Massinissa Boumama

 

Ce texte est une réponse à celui du président de l’association « Aux captifs de la libération » , intitulé « Loi anti prostitution une vraie chance de s’en sortir », et paru sur aleteia.org2. Conscient d’une d’une critique trop souvent émise à l’encontre des militant.e.s travailleurs/ses du sexe ayant accès à la parole publique, précisons d’emblée quelques points : je suis travailleur du sexe exerçant dans la rue. Je tapine depuis très jeune (demandez à vos militant.e.s à quel âge ils ont rencontré Massi pour la première fois), je suis migrant algérien, séropositif, et pédé. Evitez donc, à la lecture de ce texte, et pour le critiquer ensuite, les arguments tels que « il ne connaît pas la réalité du milieu »« il ne peut pas prendre du recul sur sa situation car il la vit au quotidien »« il ment car il est maqué», « il n’a pas pu écrire ce texte, cela vient sûrement d’un-e bourgeoise du STRASS ». Ou alors, préféreriez-vous utiliser la dernière carte qui vous reste – « c’est un homme ! » – malgré tout ce qui prouve que la vie que j’ai, n’a rien à voir avec la vôtre, celle de Patric Jean, ou de…Najat Vallaud-Belkacem, et autres femmes abolitionnistes aisées.

Afin, de répondre à votre texte, je contextualiserai mon propos en expliquant mon rapport et avec votre association (I). J’aborderai ensuite la question du choix et les déni des inégalités socio-économiques dont votre propos fait preuve (II), ainsi que l’hypocrite débat sur la représentativité des travailleurs et travailleuses du sexe militant-e-s auquel vous prenez part (III). Enfin, il s’agira de montrer les limites des réinsertions et régularisations que vous vantez en toute ignorance des réalités du contexte migratoire restrictif en France (IV).

 

lire la suite sur le blog du Nègre inverti

Quel genre d’abolitionniste êtes-vous ?

par Thierry Schaffauser

  

1)      Quelle est votre association préférée ?

A-     Osez le Féminisme

B-      ZéroMacho

C-      Mémoire traumatique et victimologie

D-     Mouvement du Nid

 

2)      Pour vous, le meilleur média militant, c’est ?

A-     Le porte-parolat du gouvernement

B-      Un vidéo clip de fiction pseudo réaliste

C-      Une conférence sur les violences faite aux femmes

D-     Votre blog et Twitter

 

3)      Vous êtes toujours à l’affût pour ?

A-     Un remaniement ministériel après une défaite électorale

B-      Passer à la télé pour expliquer aux dominéEs leur oppression

C-      Une nouvelle cliente euh…  patiente, recommandée par le Nid

D-     Déjouer les conspirations du lobby proxénète-prosti-tueur

 

4)      Pour protéger les prostituées le mieux c’est ?

A-     D’envoyer la police

B-      Une vidéo de sensibilisation contre l’éjaculation faciale et le sexe oral

C-      Une thérapie réparatrice et ré-éducationnelle de plusieurs années

D-     D’écrire un article sur votre blog dénonçant la mafia du sable

 

5)      Vous vous souciez des prostituées parce que ?

A-     La France n’est pas une terre d’accueil de la prostitution

B-      Le vagin, l’anus et la bouche doivent être pénétrés gratuitement

C-      Elles ne savent pas prendre soin de leur santé

D-     Vous êtes contre la manipulation du complot post-moderniste

 

6)      Quand une travailleuse du sexe prend la parole…

A-     Oui mais elle ne voudrait pas ça pour sa propre fille

B-      Une menteuse comme Ulla avant elle

C-      Elle souffre d’aliénation mentale

D-     C’est la voix des proxénètes

 

7)      Quelle est votre lecture préférée ?

A-     Le magazine Causette

B-      Charlie Hebdo

C-      Le livre noir de la souffrance traumatique des victimes aliénées par leur inconscient

D-     Le blog « sous le parapluie rouge »

 

 

 

 

Un maximum de A : Vous êtes unE abolitionniste arriviste. Pour vous, le plus important est surtout de lutter contre la prostitution pour que chacun comprenne à quel point vous êtes féministe et progressiste sans trop d’efforts. Pénaliser les clients est en effet beaucoup plus simple que de gagner de vrais acquis pour les femmes et les minorités les plus précarisées. Vous souhaitez évidemment un poste au gouvernement, mais attention, vous devez être convaincantE, car vous pourriez vous retrouver tricard du Parti Socialiste et finir au Front de Gauche ou devoir créer votre propre parti.

 

Un maximum de B : Vous êtes un abolitionniste paternaliste. Vous avez toujours eu un égo important et une forte estime de vous-même. Vous pensez que les putes et les femmes en général n’attendent que vous pour être enfin sauvées de leur vie misérable. Vous êtes bien sûr prête à leur donner des leçons de féminisme car elles ne comprennent pas toujours ce qui est bon pour elles-mêmes. Vous auriez honte d’avoir une fille prostituée, et aimez par-dessus tout sentir que c’est votre charisme inégalable qui donne envie aux femmes de faire l’amour avec vous, gratuitement bien sûr.

 

Un maximum de C : Vous êtes unE abolitionniste pathologisantE. Vous savez que pour invalider la parole des putes, il n’y a rien de mieux que d’inventer de nouvelles théories psychiatriques qui permettent de justifier leur incapacité et nécessaire mise sous tutelle. Déni, syndrome de Stockholm, dissociation, décorporalisation, peu importe s’il faut créer de nouveaux mots, tant que vous parvenez à faire passer les putes pour des folles. Vous pouvez aussi inventer de fausses études avec de faux chiffres et des amalgames, de toute façon ce que vous dites ne sera jamais vérifié.

 

Un maximum de D : Vous êtes unE abolitionniste haineuxSE. Pour vous l’abolitionnisme est une affaire très sérieuse et pas juste un moyen d’arriver à vos fins. Vous partagez entre 4 à 12 fois par jour les mêmes articles (souvent écrits par vous-mêmes) sur FB ou Twitter afin que le monde découvre enfin les dessous des lobbies des mafias mondialisées et infiltrées dans les associations de lutte contre le sida, ou des fausses prostituées qui vivent dans des banlieues chics du 93. Vous voyez des proxénètes partout et malgré cela prenez tous les risques puisque vous continuez alors que vous vous sentez fortement menacéE.

Prostitution, photos volées, vies en danger !

par Massinissa Bouama

 

En 2011, à l’occasion d’une tournée au cœur du bois de Boulogne avec des travailleurs et travailleuses du sexe militant.e.s, dont le but était de distribuer des tracts invitant nos collègues à manifester et du matériel de prévention, nous avons rencontré une jeune collègue qui curieusement, sans n’avoir participé à aucune manifestation ni eu le moindre contact avec nous, fut immédiatement reconnue par plusieurs personnes présentes.

C’est au bout de quelques minutes que nous nous rappelâmes en toute certitude l’avoir aperçue à la télévision, dans un de ces reportages « d’enquête » qui prend pour passion les économies parallèles dans lesquelles s’engagent les personnes les plus opprimées socialement. Dans ce reportage traitant des « prostituées du bois de Boulogne », on pouvait l’apercevoir lorsque l’un des journalistes, jouant au client des prostituées du bois et portant une caméra cachée, vient vers elle pour lui demander les tarifs qu’elle proposait pour différentes prestations sexuelles. Dans ce reportage, la jeune femme en question ainsi que les autres prostituées avaient le visage ou plutôt les yeux floutés, mais ce floutage n’était que symbolique : n’importe qui saurait la reconnaître, comme les autres prostituées du reportage.  En revanche le journaliste lui était parfois flouté depuis le buste, une différence de traitement autrement curieuse quand l’on sait à quel point un outing dans le métier de journaliste et dans celui de prostitué.e n’ont absolument pas la même valeur sociale. Dans le cas du journaliste spécialisé dans les reportages d’enquête télévisés bidons, il s’agit seulement de préserver une identité professionnelle secrète afin qu’il puisse réaliser d’autres enquêtes sans être démasqué. Au pire, avec son identité révélée son travail pourrait devenir plus long, plus ardu ; alors que dans celui de prostitué.e, il s’agit de garder secret l’identité professionnelle sûrement la plus stigmatisée socialement, et ne pas être démasqué peut être pour certain.e.s une question de vie ou de mort.

Lorsque nous avons fait remarquer (peut-être était-ce par ailleurs indélicat) à notre collègue que nous la reconnaissions du fait qu’elle était passée dans un reportage à la télévision, floutée mais tout à fait reconnaissable, celle-ci faillit fondre en larme, en même temps qu’elle nous expliquait que depuis sa diffusion, sa vie était devenue un cauchemar : elle était reconnue en tant que prostituée du bois de Boulogne  partout où elle allait.

Prendre en vidéo ou en photo les prostitué.e.s sans leur consentement est une pratique très rependue chez les journalistes. Il suffit de taper « prostituées » dans un moteur de recherche pour s’en convaincre1 : des centaines de photos de prostituées exerçant dans l’espace public s’affichent alors. Lorsque l’on clique sur les photos en question pour prendre connaissance de leur provenance, on tombe le plus souvent sur des articles de teneur journalistique, politiques, et des sites d’informations. Ils n’ont pas su trouver autre chose afin d’illustrer leur chiffons que des photographies de femmes et d’hommes prisent à la volée sans leur consentement dans l’exercice du travail du sexe de rue. Photographies oh combien compromettantes puisque d’une part le statut de prostitué.e, qui plus est de rue, est dans la société française terriblement stigmatisant, et d’autre part, ce statut est de manière indirect délictuel vis-à-vis de la loi. Il peut à lui seul permettre à un juge de vous retirer la garde de vos enfants, ou de vous envoyer 3 mois en prison avec 3750 euros d’amende pour racolage passif2, sans parler des risques pour votre ou vos partenaires d’être condamné.e.s pour proxénétisme ce qui coûte jusqu’à 7 ans de prison et 150 000 euros d’amende3, parce qu’il(s) ou elle(s) aurai(en)t le malheur de gagner moins d’argent que vous, ou de vous déposer sur votre lieu de travail par exemple.

Les photographies prisent à la dérobée sont le quotidien des travailleurs et travailleuses du sexe exerçant dans la rue. J’ai moi-même été mainte fois photographié ou filmé par des inconnu.e.s à bord de leur véhicules. Ce sont ces photos et ces vidéos compromettantes volées qui alimentent le web en images de « prostituées », et qui alimentent aussi bien les séances de plaisirs solitaires de certains que des reportages à la télé, en passant par les sites et les réseaux d’agresseurs de prostitué.e.s, ou encore les dossiers de fichage de la police (qui font très souvent également partie des précédents éléments).

Derrière cette facilité qu’ont les médias à diffuser à la télévision ou sur internet des photographies ou des vidéos de prostituées en exercice, « interviewées » par des journalistes déguisés en clients, nous pouvons voir un mépris tel des prostituées (qui exercent dans la rue, c’est-à-dire  en majorité non-blanches, migrantes, et très souvent trans’ dans les reportages) que leurs vies sont potentiellement en danger. Plus qu’elle ne l’ai déjà au quotidien. En leur faisant prendre des risques d’ordre juridique, et en les « outant » publiquement de la sorte, ces journalistes peuvent influencer très négativement les vies de ces femmes. Quand l’on sait à quel point le stigmate de pute est pesant socialement, ce que tout un chacun peut s’imaginer puisque presque toutes les insultes langagières ordinaires ne sont autres que des synonymes de prostitué.e.s, que le travail du sexe n’est pas reconnu comme un travail en France, comme dans la majorité des pays au monde, et que les tueurs en série français des dernières décennies s’en sont pris majoritairement à des femmes exerçant le travail du sexe de rue entre autre à cause de leur vulnérabilité et de la haine qu’ils portent à celles-ci.

Il est vraiment important de dénoncer ces pratiques journalistes qui relève du voyeurisme, de la putophobie, de l’exotisation raciste, et qui sont tout simplement dangereuses pour les sujet.te.s conçerné.e.s. Il y a quelques années certains journalistes se seraient même associés à la police pour obtenir les interviews de plusieurs travailleuses du sexe du bois de Boulogne, afin de fournir leur reportage choc en images de « prostituées en action », de « créatures mi-hommes mi-femmes », de « brésiliennes », etc.

Pour clôturer ce texte, je rappellerais le meurtre en 2005 à Paris d’une travailleuse du sexe ivoirienne sans-papiers poignardée quelques minutes après avoir été interviewée par des journalistes qui travaillaient pour un documentaire4 ; à ma connaissance aucune enquête n’a eu lieu.

4 Une vidéo sur youtube en parle rapidement, mais pas de quoi fouetter un chat, la mort de notre sœur ne leur sert qu’à fournir des éléments pro-abolitionnistes c’est-à-dire putophobes : http://www.youtube.com/watch?v=4cBLrczQby8

Les autres textes de Massinissa Bouama :

« Réponse au texte « Pourquoi les chéfaillons de la communauté gay sont pro-prostitution ? Décryptage »

« à propos du silence qui entoure la mort d’une travailleuse du sexe noire »

« Pour un atelier « migrantEs exerçant le travail du sexe » plus safe » 

Le Mouvement du Nid est-il laïque ?

Parce qu’une fois de plus, j’ai entendu dire que le Mouvement du Nid n’avait rien à voir avec l’Eglise, la religion, ou que sais-je encore… juste deux détails qu’on trouve en 5 minutes de recherche sur Google :

 

détail 1 : Bernard Lemettre, « diacre », « président pour la vie » du Mouvement du Nid » http://www.lavoixdunord.fr/region/wattrelos-rencontre-avec-bernard-lemettre-diacre-et-ia24b58801n1720532

 

 

détail 2 : les adresses des délégations régionales du MdN : les 2/3 ont un lien direct avec un diocèse, une église, etc. http://www.mouvementdunid.org/-Delegations-

Comme je suis sympa j’ai fait les recherches.

 

 

Paris : 8 avenue Gambetta

 

Essone : Yerres, 10 allée Guy Boniface

 

NPDC : Lille 15 parvis Saint Maurice. Bizarre : paroisse au 19 bis

 

Seine Maritime : Rouen, 137 rue Saint Julien (adresse postale) : diocèse de Rouen

Rouen, 11 avenue pasteur (permanence) : mairie de proximité

 

Calvados : Caen : 8 rue d’Auge

 

Loiret : Orléans : 39 rue Saint marceau : diocèse http://www.orleans.catholique.fr/informations-annuaire/services-et-mouvements/781-mouvement-du-nid.html

 

Sarthe : Le Mans : Espace associatif Gisèle Halimi

 

Indre et Loire : Tour : 11 rue des Ursulines : diocèse au 13, cathédrale

 

Loire Atlantique : Nantes : 21 Allée baco

 

Moselle : Metz : 1 rue Chatillon : evêché juste à côté

 

Bas-Rhin : Strasbourg : 1 quai saint jean

 

Haut-Rhin : Mulhouse : 31 avenue Clémenceau

 

Doubs : Besançon : 2 rue de la bibliothèque : lié au diocèse http://www.macommune.info/article/nominations-dans-le-diocese-de-besancon?page=0%2C1%2C4

 

Rhone : Lyon : 70 rue Rachais : à la même adresse, Studium de droit catholique, liée à l’univ catho de lyon ; + asso « vie et famille », lié à l’eglise http://www.famille-lyon.catholique.fr/spip.php?article12

 

Puy de dôme : Clermont Ferrant : 133 avenue de la république : centre diocésain de pastorale

 

Isère : pas d’adresse, mais cf http://www.espacebenevolat.org/espAssociations/ShowProfile/6591/ 12 place de Lavalette : diocèse de notre dame

 

Vaucluse : Avignon : pas d’adresse sur le site, mais google mouvement du nid + avignon → http://www.diocese-avignon.fr/spip/-Mouvement-du-Nid- . 25 rue Girard du rousillon

 

Gironde : Bordeaux : 10 rue de la seiglière

 

Haute-Garonne : Toulouse : 14 rue du Sénéchal : recensé par le conseil diocésain de la solidarité ; responsable de fédé sœur Yvonnehttp://toulouse.catholique.fr/IMG/pdf/8-conseil-de-la-solidarite.pdf

 

Hérault : Montpellier : 2 rue Germain : recensé par la paroisse Saint Jean du lez http://www.paroissesaintjeandulez.cef.fr/spip.php?rubrique102 et l’Eglise de l’Heraut avec Fraternité… , Foi et lumière, etc http://montpellier.catholique.fr/espaces/mouvement/v_espace.php

 

Gard : Nimes : 6 rue Salomon Reinach : maison diocésaine de Nimes

 

Bouches du Rhône : Marseille : 2 rue de la loubière : liens avec la paroisse notre dame du mont cf « au coin de notre église » http://nd-du-mont.paroisse.net/rubriques/gauche/solidarite-1/Contre%20la%20prostitution

 

Var : Toulon : 18 place de la visitation

 

 

PS : contrairement à certain-e-s, je ne pense pas que laïcité soit synonyme de féminisme, ni que la religion forcément synonyme de domination masculine. Je veux juste que les choses soient claires, et que l’on sache à qui l’on a affaire. Parce qu’entendre des féministes invoquer à longueur de journée la laïcité pour cracher sur les musulman-e-s, et voir les mêmes promouvoir le Mouvement du Nid au nom de leur féminisme laïque pour taper sur les putes, ça commence à me saouler. 

 

Morgane Merteuil

Témoignage. Des prostituées contre la pénalisation du client

Les effets négatifs de la pénalisation des clients seraient en tous points semblables à ceux que nous avons pu constater sur le terrain en France suite à l’instauration en 2003 du délit de racolage passif :

– Éloignement des structures de soins de dépistage et de prévention
– Plus forte exposition aux risques sanitaires
– Isolement des personnes et exposition accrue aux violences, à l’exploitation et à la stigmatisation, accès aux droits entravé
– Capacité de négociation réduite, forçant les personnes à accepter certaines pratiques ou rapports non protégés
– Plus grande difficulté d’action pour les services de police luttant contre la traite et l’exploitation.

http://www.medecinsdumonde.org

Abolition de la prostitution : protéger une majorité au détriment d’une minorité ?

par Morgane Merteuil; intervention faite à la réunion publique organisée le 21 Novembre à l’Assemblée Nationale par Sergio Coronado. 

 

 

L’esprit des débats actuels, qui est aussi l’esprit de la proposition de loi qui va être discutée très prochainement, repose sur un principe : la majorité des prostituées étant contraintes, il s’agit d’agir pour protéger cette majorité, et non la minorité qui revendiquerait la prostitution comme un choix.

 

Les chiffres régulièrement mis en avant évoquent entre 80 et 95% de prostituées « contraintes » ; de nombreuses recherches sur les prostituées migrantes, on peut notamment mentionner celles de Françoise Guillemaut pour la France, ou de Nicolas Mai pour le Royaume Uni, ont montré que la réalité était d’une complexité dont ne rend absolument pas compte cette rhétorique binaire qui catégorise les personnes soit dans la case « libre », soit dans la case « contrainte ». Car si l’on parle de contrainte financière, alors on peut considérer que 100% des travailleuses du sexe, voire 100% des travailleurSEs sont alors contraintEs. Pour autant, travailler par contrainte économique et travailler sous la contrainte d’une tierce personne qui use notamment de menaces ou de violences sont deux situations incomparables. Il importe donc, plutôt que de parler de « contraintes », de préciser la nature de celle-ci. Lorsque les diverses personnalités publiques, militantes, politiques, annoncent leur volonté de vouloir lutter contre la prostitution contrainte, c’est alors le plus souvent pour signifier leur volonté de lutter contre la prostitution « contrainte par un tiers » que l’on retrouve dans le cadre de la traite des êtres humains. Selon les chiffres couramment promus, celle-ci représenterait 80% minimum de la prostitution aujourd’hui en France. Ce chiffres de 80% demande cependant à être pris avec d’énormes précautions.

 

Par exemple, les recherches menées par le Docteur Nicolas Mai, de la London Metropolitan University, au Royaume Uni ont permis de mettre en avant une proportion de 13% de personnes estimant avoir été exploitées au niveau de leurs conditions de travail, et 6% forcées de vendre du sexe contre leur gré.

 

Ces chiffres semblent corroborer ceux donnés par l’Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime (UNODC), selon lequel « En Europe, plus de 140 000 victimes sont prises au piège dans le cercle vicieux de la violence et de la dégradation à des fins d’exploitation sexuelle et près d’un travailleur du sexe sur sept aurait été asservi à la prostitution par la traite. »1 Un travailleur du sexe sur 7, soit 13,2%. C’est évidemment 13,2% de trop, mais c’est évidemment incomparable avec les chiffres énoncés en France de l’ordre de 80%. Et cela ne signifie pas pour autant que les personnes en dehors de ces 13% sont « entièrement libres » : parmi ces dernières, un bon nombre de personnes peut se trouver dans des situations de contraintes économiques extrêmement fortes, soit parce qu’elles sont migrantes illégales, et/ou qu’elles ont des dettes à rembourser et/ou une famille restée au pays à qui envoyer de l’argent et/ou qu’elles sont endettées auprès de leurs banques en France, et/ou parce qu’elles ne trouvent pas d’autre travail, etc ; et si leur situation n’est pas à mettre sur le même plan qu’une personne réellement en situation d’esclavage, elle n’est pas non plus à mettre sur le même plan qu’une personne entièrement libre qui subviendrait à ses besoins en dehors de la prostitution et ne pratiquerait celle-ci que très occasionnellement pour compléter des revenus déjà suffisants pour vivre.

 

 Quoi qu’il en soit, s’il m’a tout de même semblé nécessaire de rappeler ces chiffres en introduction, je voudrais ici prendre le parti de réfléchir à partir des mêmes catégories que celles couramment utilisées, qui reprennent notamment cette division stricte entre « minorité de prostituées libres » et « immense majorité de prostituées contraintes », afin de montrer que même en réfléchissant en ces termes, il n’est PAS nécessaire d’en conclure qu’il faut penser à protéger les intérêts de la « majorité » ou détriment de ceux de la « minorité ».

 

Plus exactement, il s’agit de comprendre que les intérêts de la « minorité » ne S’OPPOSENT PAS à ceux de la « majorité », et vice versa.

 

 La protection contre le travail forcé, la servitude, l’esclavage, les abus et violences en tous genres, ne sont évidemment pas QUE bénéfiques aux personnes contraintes, mais à toutes, puisque toutes, nous sommes susceptibles de subir ces violences. Pas seulement en tant que prostituées d’ailleurs, mais plus généralement en tant que femmes. Que des abus et des violences visent une femme, prostituée ou non, une prostituée, libre ou contrainte, ils doivent être combattus avec la même énergie, et les mêmes lois, de manière non discriminatoire. Des lois qui, si elles demanderaient évidemment à être améliorées, existent. Tout le monde, je pense s’accord sur ce point.

 

 Les désaccords portent sur la nécessité ou non de lois supplémentaires pour protéger spécifiquement les prostituées.

 

Ainsi, les partisans de l’abolition proposent de renforcer les entraves à l’exercice de la prostitution, ce qui aurait pour conséquence d’en protéger la majorité de personnes qui y seraient contraintes.

 

À l’opposé, le STRASS, que je représente ici, demande l’abrogation des lois conçues dans le but explicite d’entraver l’exercice de la prostitution, partant du principe que ces lois discriminatoires favorisent notre exposition aux violences et à l’exploitation.

 

 Les entraves législatives dont je parle sont notamment la pénalisation du client, celle du racolage, et celle de ce qu’on appelle le proxénétisme de soutien, c’est à dire le ait de faciliter la prostitution d’autrui, que ce soit par exemple en pénalisant les personnes qui mettent des prostituées en relation avec des clients ou celles qui leur procurent un lieu de travail.

 

 Nous contestons donc ces entraves législatives, parce qu’elles nuisent à la sécurité, à la dignité et à la santé des travailleuses du sexe ; de TOUTES les travailleuses du sexe, « libres », ou « contraintes ».

 

Parce que si, même en tant que travailleuse privilégiée (française, parlant français, connaissant assez bien ses droits et le fonctionnement des institutions, n’ayant pas de dette à rembourser ni de famille à nourrir), les lois actuelles me mettent en danger, il va sans dire qu’elles mettent d’autant plus en danger les personnes dans une situation moins privilégiée que moi. Pour le dire autrement, lorsque l’exercice de la prostitution est rendu plus difficile, les travailleuses du sexe deviennent plus vulnérables aux violences. Cette règle s’applique à TOUTES les travailleuses du sexe, et ce peu importe que l’argent leur revienne à elle ou à un proxénète. Plus exactement, les conséquences sont d’autant plus nuisibles aux personnes « contraintes » qu’aux « libres ».

 

 Pour parler en termes de réalités de terrain : entraver l’exercice de la prostitution, ça repose notamment sur l’entrave des relations entre les prostituées et leurs clients, que ce soit par la pénalisation directe de ceux-ci, donc, ou par celle des sites internet, ce que la prochaine loi prévoit de renforcer.

 

Si je peux facilement entrer en contact avec 15 clients potentiels par jour, il m’est beaucoup plus facile de refuser ceux qui me semblent louches et potentiellement dangereux que lorsque je dois ruser en usant de méthodes détournées pour entrer en contact avec 3. Plus il m’est difficile d’entrer en contact avec des clients, plus mes exigences envers eux diminuent. J’augmente par là ma probabilité d’être exposée à un certain nombre de risques, notamment à des violences.

 

Si je suis victime de violences, en tant que travailleuse « libre » et « privilégiée » je peux encore aller porter plainte : je suis ici en situation légale et travaille légalement. Ma plainte ne sera surement pas prise en compte, parce que, non contente d’être une femme, je fais ce boulot, j’ai donc toutes chances qu’on me réponde que « je l’ai bien cherché », mais c’est-là le pire qui puisse m’arriver, même si c’est à mon avis déjà grave. Mais pour une personne en situation illégale, aller porter plainte, c’est révéler les actes illégaux qu’elle a elle-même commis en étant et en travaillant ici illégalement. Et ça, les agresseurs le SAVENT. C’est donc elles qu’ils agressent en priorité.

 

(On lit ainsi dans le dernier rapport d’activité de Cabiria le témoignage de Maria, auquel son agresseur a dit, après avoir cherché à lui voler son sac : « « Appelle toujours la police, tu es étrangère de toute manière, c’est moi qu’ils défendront ! ». Quant aux personnes véritablement réduites en esclavage, elles sont généralement surveillées, de sorte qu’il leur est impossible de porter plainte, puisque dans ce cas elles pourraient également dénoncer leurs exploiteurs.

 

Aussi, lorsque nous dénonçons telle ou telle loi qui favorise les violences à notre égard, ce n’est pas en tant que « minorité libre » que nous nous exprimons ; (j’en profite pour rappeler que le STRASS regroupe également de nombreuses travailleuses qu’on pourrait qualifier de « contraintes » au vu de leur statut administratif et économique, ainsi que des personnes ayant été contraintes par des tiers). Mais parce que nous savons que les agresseurs, eux, ne font PAS cette distinction. Lorsqu’ils veulent agresser une femme, la violer, lui piquer son fric, la question qu’ils se posent n’est pas « est-elle libre ou contrainte », mais « quelle chance ai-je qu’elle porte plainte ensuite ? » et c’est pourquoi ils viseront en priorité celles qui semblent les plus vulnérables, que ce soit en raison de barrières linguistiques ou administratives.

 

 Alors on me répondra que c’est là tout l’esprit de la loi, favoriser le regard de la population sur les prostituées, afin qu’elles soient considérées comme des victimes, ce qui les encouragera à porter plainte… Sauf que, comme je l’ai souligné plus haut, c’est pour d’autres raisons que les personnes effectivement forcées, sous la menace d’un mac, ne portent pas plainte lorsqu’elles se font agresser.

 

Quand bien même elles parviendraient à atteindre le commissariat, leur seul salut pour ne pas être condamnées comme migrantes illégales sera de se faire reconnaître comme victime de traite. Je rappelle à ce propos les chiffres énoncés par Manuel Valls lors de sont audition par la commission spéciale le 14 novembre dernier : une CINQUANTAINE de régularisation par an suite à des plaintes pour fait de traite.

 

On voit bien avec ces chiffres que l’extrême majorité, même des prostituées supposées contraintes, n’a donc pas été régularisée, c’est à dire que SOIT elles ont été expulsées, SOIT elles ont continué à se prostituer ou à être prostituées en France, en même temps que leur exposition aux violences continuait d’augmenter.

 

En réalité, sous prétexte de protéger la majorité, on a agi de sorte qu’une extrême minorité (CINQUANTE) a effectivement bénéficié d’un titre de séjour, et certes, c’est toujours ça, mais pendant que l’immense majorité est devenue encore plus vulnérable aux violences.

 

Nous avons tout fondement à penser, au vu du contexte économique actuel, de même qu’à la précarité des régularisations prévue par la loi, que rien ne changera avec cette dernière : si elle sera peut être bénéfique à une minorité de personnes, elle privilégiera en revanche les violences envers TOUTES les prostituées. Pour le dire autrement, les intérêts des prostituées, qu’elles soient libres ou contraintes, et contrairement à ce qu’on souhaite nous faire croire, ne s’opposent pas : rendre l’exercice de la prostitution plus difficile, c’est TOUJOURS le rendre plus dangereux, plus violents ; et celles qui en paient le prix sont TOUJOURS les moins privilégiées, et celles qu’on prétend pourtant le plus aider.

 

Pour conclure, j’ajouterais que, quand bien même la loi proposée permettrait à la supposée majorité contrainte d’arrêter la prostitution, et que ce serait une minorité qui continuerait à se prostituer, dans un contexte plus favorable aux violences donc, en termes de lutte contre les violences faites aux femmes, il est INADMISSIBLE de considérer que l’on peut, légitimement, SACRIFIER une partie des femmes au profit des autres, quand bien même ce serait une minorité au profit d’une majorité. Une prostituée « libre » assassinée, ce n’est pas moins grave qu’une prostituée « contrainte » assassinée. Et lorsque les lois prétendent que rendre une minorité de femmes plus vulnérables aux violences, c’est le prix à payer pour en protéger la majorité, cette loi ne peut être une bonne solution. Promouvoir la légitimité d’un tel sacrifice n’est ni dans l’intérêt des prostituées, ni, généralement, dans l’intérêt des femmes et du respect de leurs droits humains.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Réponse au texte « Pourquoi les chéfaillons de la communauté gay sont pro-prostitution? Décryptage »

Réponse à texte nommé « Pourquoi les chéfaillons de la communauté gay sont pro-prostitution? Décryptage », écrit par quelqu’un qui se dit « LGBT des minorités visibles », et accessible sur :http://independentmetisse.wordpress.com/2013/11/02/pourquoi-les-chefaillons-de-la-communaute-gay-sont-pro-prostitution-decryptage/comment-page-1/#comment-11

Bonsoir, Alors déjà tu n’est pas dans la situation où cette loi risque de t’atteindre en tant que personne qui n’a pas ou plus à se poser la question de devoir exercer le travail du sexe pour survivre, ce qui est loin, très loin d’être le cas de la majorité d’entre nous : personnes appartenant à des minorités sexuelles non-blanches migrantes.

Généralement rejetées des réseaux traditionnels de migration, et rarement employées par les connards qui exploitent les sans-paps à leur arrivée en France (du fait de notre sexualité jugée déviante ou de notre non correspondance aux normes de masculinités occidentales), la prostitution est souvent notre seule ressource économique ; et notre bout de trottoir fait figure d’unique capital nous permettant de manger et de dormir au chaud.

Alors oui, le travail c’est dégueulasse, oui nous n’avons pas le choix, oui notre sexualité ne nous appartient pas vraiment dans le sens ou le besoin de thunes nous contraint à devoir la partager avec des connards bien contents de pouvoir en bénéficier pour pas grand-chose.

Mais si tu prends un petit peu en compte les conditions matérielles des genTEs, et que tu prends du recul sur TA situation de privilège, tu te rendrais aisément compte que la pénalisation des clients aura des conséquences meurtrières pour nous.

Dis-moi, toi et tes amiEs pro-pénalisation des clients, vous nouEs proposez quoi ? Des papiers, du travail ?

Non bien sur, rien de tout ça…

Quand la loi sera passée, qu’on crèvera la dalle, qu’on devra se cacher plus loin dans les bois la nuit pour que les clients n’aient pas peur de venir noues voir, que l’on devra baisser nos tarifs, qu’on sera moins regardantEs sur le port du préservatif, et que en somme noues devrons prendre des risques inouïes pour vivre, vous viendrez nous dire quoi ? De changer de travail ?

Parce que tu t’imagines vraiment que toutes ces personnes qui exercent le travail du sexe dans la rue, en majorité des femmes, en majorité migrantes, en majorité non-blanches, souvent trans’, souvent malades, souvent appartenant à des minorités sexuelles, souvent toxicomanes, souvent sans-paps, vont pouvoir trouver autre chose une fois que leurs clients seront pénalisés ? Alors qu’il y a autant de mecs blancs hétéros bios valides au chômage dans ce pays ?

Tu n’as donc pas compris que les pro-pénalisations des clients se frottent les mains en pensant à la paupérisation que cette loi va avoir sur nos communautés, en pensant aux expulsions, en pensant au fait qu’il y aura moins de migrations de personnes se destinant à exercer le travail du sexe en France.

Tu n’as pas compris que ton discours accordé à ta position située est un véritable pain béni pour ces politiques et ces carriéristes putophobes et xénophobes ; que votre soutien à cette loi est criminel ; que vous jouez le jeu du sida, des flics, des violeurs, des proxénètes, et que même les clients vont bien en profiter (prix au rabais, port de préservatif discutable, …).

Car ce qui se joue là ce n’est pas un débat télévisé entre personnes non concernées, c’est notre vie, pas la votre, ni celle des clients, mais celle des travailleuses et des travailleurs du sexe, en particulier de rue, en particulier migrantes, en particulier femmes, et en particulier précaires.

J’espère que ça va te faire réfléchir.

Massinissa Bouama