Luc, 22 ans

J’ai 22 ans, je suis étudiant, je me prostitue occasionnellement depuis un an et demi. 

J’ai eu une enfance plutôt heureuse et confortable. Mes parents gagnent honnêtement leur vie ; quand je suis monté à Paris pour continuer mes études ils m’ont payé une chambre et donné un peu d’argent par mois. Ca ne suffisait cependant pas pour tout payer, alors au début je vivais sur l’argent que j’avais gagné l’été dernier. Et puis en janvier je me suis trouvé à sec, j’ai commencé à chercher un job étudiant. Mais à l’époque je fréquentais aussi plusieurs sites de rencontre gay, où de temps en temps des "vieux" venaient me proposer des plans rémunérés. Je n’y avais jamais fait attention jusque là, j’avais l’impression que ces gens-là ne s’adressaient pas à moi, qu’ils se trompaient de personne. Je suis plutôt quelqu’un de timide, réservé, pas vraiment beau non plus. Et puis par curiosité une fois j’ai répondu. Quand on te propose 80€ pour une pipe, ça paraît facile. 80€, c’est quoi, 10h à bosser au Mcdo’ ? Et encore. J’hésitais. J’étais un peu perdu alors, je venais de rompre avec mon copain, je ne connaissais personne ou presque à Paris. Mon premier client fut un homme de cinquante ans. il m’avait invité dans un restaurant chic avant de me proposer 300€/mois pour se voir 3-4 fois. Il n’était pas tant intéressé par le sexe que d’avoir un peu de compagnie. Je me suis dis que c’était gagner pas mal d’argent contre peu de peine, alors j’ai accepté. Ca me permettait de continuer normalement mes études à côté, et c’était à peu près la somme qui me manquait par mois. Mais être avec cet homme s’est révélé pesant, c’était tout un travail d’acteur avec lui, alors j’ai arrêté, et j’ai commencé à chercher d’autres clients.

M’étant inscrit sous la section "escort" d’un site que je connaissais, j’ai compris que je pouvais demander beaucoup plus d’argent. J’ai vu quelques clients ainsi, des choses rapides, dans une chambre d’hôtel, chez eux. J’ai ensuite arrêté pendant plusieurs mois, ayant trouvé un job bien payé, c’était quand même plus présentable. Puis la boite n’a plus eu de sous pour m’employer, alors j’ai recommencé à chercher des clients. Je n’ai jamais eu de mal à en trouver, sur le marché gay la demande excède largement l’offre. Je peux ainsi me permettre de les choisir, même si ça prend pas mal de temps, mais ça me rassure. Malgré tout j’ai surtout des clients réguliers, c’est moins stressant, c’est aussi plus souple pour caser les rendez-vous – étant actif, je suis obligé d’étaler mes passes dans la semaine. Et puis certains d’entre eux j’ai noué des liens presque amicaux, je les vois pour des soirées souvent, parfois pour des nuits. Pénaliser le client ? Je n’ai jamais bien compris pourquoi. Peut-être ai-je eu de la chance, sans doute un peu, mais je ne suis tombé jusqu’à présent que sur des gens respectueux, honnêtes. Ce ne sont pas des pervers, ils sont souvent bien intégré dans la société, mais parce qu’ils ont atteint un certain âge ou pour d’autres raisons, la prostitution est devenu un moyen d’avoir une vie sexuelle un peu plus épanouie. Ca peut paraitre fort de café, mais j’ai l’impression de ne pas faire un métier inutile, que la prostitution peut remplir une fonction sociale qui n’a rien de glauque ou de méprisable, mais qui peut aider des gens à se sentir mieux et d’autres à finir leurs fins de mois. Bien sûr parfois aussi je me pose des questions. Une fois un type m’a dit qu’il était marié, qu’il avait deux enfants encore adolescents. Mais suis-je en droit de le juger ? Est-il préférable qu’il parvienne à trouver ainsi un équilibre avec sa famille plutôt qu’il divorce ? Je n’en sais rien, il pourrait tout aussi bien tromper sa femme avec une de ses collègues… je ne suis pas sûr qu’il faille incriminer la prostitution.

Ce qui me pose plus problème dans ce métier en réalité, c’est le regard des autres. Au début quand je sortais de chez un client, je n’étais pas bien fier, je baissais les yeux, j’avais l’estomac un peu noué. Je me demandais comment un enfant de bonne famille, bon élève, s’était retrouvé à faire ça. Quand je pensais à ma famille, quand je pensais à mes amis de lycée ou de fac, ça paraissait tout simplement inconcevable. J’avais un peu honte, pensant que je faisais quelque chose pas très nette juste pour du fric. Mais je n’y pensais pas trop non plus. Je crois qu’au début je ne m’identifiais tout simplement pas comme une pute. Les vraies putes ce sont des femmes, c’est sur le trottoir que ça se passe. Ce doit être ça que les autres disent être dégradant, pas digne humainement, tandis que moi je n’avais pas de problème à faire ce que je faisais. Mais petit à petit les choses ont fait leur chemin. Un jour je me suis surpris à me sentir viser en entendant une ministre parler d’abolition, puis je me suis rendu compte que l’insulte "sale pute" prenait un sens particulier pour moi, comme ça l’avait fait avant pour "sale pédé". Alors j’ai eu de plus en plus peur que ça se sache. Que je me prostitue volontairement ? C’est que je dois être sadique, pervers, malade, ou les trois en même temps. Et puis je suis loin d’être un canon de beauté, j’avais peur que les gens se disent "il doit être bien désespéré celui-là pour en venir là". C’est là que je dois remercier le STRASS. Parce qu’en cherchant un peu sur internet, on en trouve pas beaucoup des associations qui te disent que t’es pas cinglé. L’air de rien, savoir qu’on est pas tout seul à penser que cette activité peut être pratiquée comme une autre, eh bien ça réconforte, ça donne du courage. Savoir que pour d’autres personnes il est concevable qu’on puisse apprécier ce métier, qu’on peut s’y serrer les coudes aussi.

Aujourd’hui j’ai de la chance, la plupart de mes amis savent ce que je fais ; si tous n’approuvent pas forcément, je peux déjà en parler avec eux, et mine de rien, ne pas avoir à garder tout ça pour soi c’est déjà un bon poids en moins. Je reste toujours très prudent, je fais en sorte que ça ne se sache pas dans mon école, ni dans ma famille. Il y a quelque mois quelqu’un a tenté de le dire à mes parents : j’ai réussi à démentir, mais j’ai compris que si je n’y étais pas parvenu ils n’auraient peut-être pas voulu je revienne leur rendre visite. J’aime bien mon métier, parce qu’ils m’assurent des revenus confortables il faut bien l’avouer, mais aussi parce que c’est une expérience humaine. Deux choses me font cependant souvent hésiter à continuer : le risque des MST, et le risque d’être démasqué.

J’ai l’impression que c’est presque indécent de ma part de témoigner ici, tandis que d’autres font ce travail dans des conditions bien plus précaires et ont des situations économiques autrement plus fragiles. J’ai bien conscience d’être privilégié, parce que je ne fais ça que de manière annexe, parce que je fais des études qui avec un peu de chance me permettront de me passer de cette activité. Je suis certes gay mais blanc et j’ai des papiers. Je me suis rendu compte cependant que je n’étais pas le seul dans cette situation, qu’on était même pas mal d’étudiants à faire ça dans notre coin. C’est pour témoigner de cette pratique de la prostitution que je me permets de prendre ici la parole, pour dire à ceux qui crachent sur les travailleurSEs du sexe que nous avons de multiples visages, et peut-être bien que sans le savoir se trouvent dans leur entourage des prostituéEs et des clients. Peut-être que mon expérience est un cas isolé, et bien sûr qu’il existe de nombreuses dérives, mais je voudrais montrer que l’acte sexuel tarifé n’est pas nécessairement quelque chose de mauvais en soi, qu’une prostitutions à visage humain existe.

 

3 réflexions sur “Luc, 22 ans

  1. "parce que je fais des études qui avec un peu de chance me permettront de me passer de cette activité" pourquoi cette phrase ça colle pas avec le reste du discours ? Pourquoi parler de chance de quitter une ativité si tu l’aimes ?

    • Il l’explique à la fin du paragraphe d’avant:
      "Deux choses me font cependant souvent hésiter à continuer : le risque des MST, et le risque d’être démasqué."

  2. Courageux témoignage et intéressant. Ce que je crains dans cette activité c’est l’appât du gain. De l’argent vite gagné qui comble un déficit financier mais parfois équivaut carrément à un excellent salaire pour certain(e)s. Alors la question est et demeure: ces travailleurs (ses) du sexe occasionnels arrêteront ils un jour réellement ou cette activité deviendra non plus occasionnelle mais régulière?

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