non à la pénalisation de nos clients

par Marianne CHARGOIS.
(ce texte a été envoyé en tant que contribution adressée à la commission des Affaires sociales du Sénat, dans le cadre du rapport en préparation sur "la situation sociale des personnes prostituées", dans l’espace participatif dédié : http://www.senat.fr/commission/soc/mission_sur_la_situation_sociale_des_personnes_prostituees.html#c580314 n’hésitez pas y déposer également vos contribution et à nous les faire suivre ! )

nonpenalisationclients

Au nom de la non-marchandisation des corps, la France s’obstine à défendre une politique abolitionniste en matière de prostitution.
La France prétend vouloir protéger les travailleurs du sexe de l’exploitation et de la traite des êtres humains, tares dont ils seraient forcément la proie dés lors qu’ils exercent ce type d’activité.
Car en France, aucune personne libre de consentir n’accepterait volontairement de se torturer et de se rabaisser en « vendant son corps ».
Pourtant, la France se trompe.

Travailleuse du sexe et donc concernée par la question, je ne suis pas protégée par les lois abolitionnistes françaises.
Je suis au contraire discriminée et stigmatisée par ces lois.

Travailler avec son corps n’est pas vendre son corps, quelque soit la partie mobilisée : c’est le mettre en mouvement dans le but de réaliser une ou des activités précises contre rémunération.
C’est le cas dans le travail du sexe où une personne exerce une prestation avec son corps, le convoquant totalement ou partiellement.
Cela se retrouve également dans nombre de métiers tels que par exemple ceux ayant trait au sport, à la danse, au cirque, etc. Pourtant, ceux-ci ne sont pas concernés par les lois abolitionnistes.

Si je fais cette comparaison, cela n’est nullement de manière fantaisiste et fortuite, mais au contraire en toute connaissance de cause.
En effet, outre mon activité de travailleuse du sexe, je suis également contorsionniste.
Ce travail corporel demande de grands sacrifices physiques, peut causer de très grandes douleurs et blessures, en vu de s’exhiber devant un public qui n’a que faire des tortures vécues par l’artiste tant que le spectaculaire est assuré. Et je ne parle pas des acrobates et autres trapézistes, qui risquent leur vie, meurent parfois, se retrouvent handicapés souvent, dans l’unique but de satisfaire le voyeurisme de personnes qui sont excitées par ce danger potentiel.
Le spectaculaire est associé à l’accident : plus celui-ci risque de survenir, plus la vie semble fragile et ne tenir qu’à un fil lors de prouesses techniques, plus la performance sera jugée extraordinaire. Des personnes sont payées pour risquer leur vie et amuser des familles. Des personnes paient pour se distraire, satisfaire des pulsions voyeuristes, éprouver de l’excitation devant des corps sculptés, rire, passer le temps etc. Les raisons sont multiples, parfois malsaines et inavouables.
Pourtant, la question ne se pose pas de pénaliser les clients et clientes, majeurs et mineurs, qui se rendent à ces exhibitions légales, pour protéger les artistes de cirque au nom de la non marchandisation du corps. Et cela me semble normal, puisque les personnes qui prennent le risque de mourir, devenir handicapées, avoir des douleurs et de multiples désagréments quotidiens en vendant leurs prouesses corporelles le font de manière délibérée et en toute connaissance de cause. Malgré des aspects négatifs certains, ils continuent d’exercer, pour des raisons différentes selon les cas : par amour du métier, par tradition familial, parce qu’ils ne savent rien faire d’autre, par amour, etc. Les raisons et parcours de vie sont multiples et infinis, la loi n’a pas à s’en mêler.
Par contre, le pôle emploi reconnaît la difficulté et la particularité de ces métiers qui usent le corps, ce qui oblige ces professionnels à arrêter d’exercer relativement tôt.
C’est pourquoi il a été mis en place pour les circassiens et les danseurs des programmes de reconversion professionnelle leur permettant d’apprendre un autre métier, s’ils le souhaitent, lorsqu’ils sont amenés à quitter le monde du spectacle.

Travailleuse du sexe et contorsionniste, ayant une connaissance concrète et pratique de ce qu’impliquent ces deux métiers, je ne vois aucune différence de nature entre ces deux activités. Dans les deux cas, je travaille avec mon corps pour répondre aux attentes d’un public, unique ou multiple.
Pour aller plus loin, et sans aucune recherche de provocation, je soulignerai même que je me sens beaucoup plus objectivée lorsque je me plie en quatre sur une scène devant des personnes anonymes avec qui je n’ai aucun échange, que lorsque je délivre une prestation sexuelle au cours de laquelle un échange respectueux et personnalisé à lieu.
La seule nuance qu’il pourrait y avoir entre ces deux activités pourrait être que dans un cas des organes génitaux sont en jeux, et dans l’autre non (quoique cela ne soit pas vraiment exact puisque je suis plus que régulièrement amenée à être nue sur scène dans les spectacles, ce qui mobilise donc mon appareil génital dans la représentation).
Mais dans ce cas, si la différence essentielle qui est effectuée entre le travail du sexe et le travail de scène repose sur l’utilisation ou non des parties sexuelles dans la prestation délivrée, cela veut dire que la différence de traitement se base sur des arguments moraux.
Ors, la loi française ne saurait se prononcer sur ce qui est moralement acceptable ou non puisque cela est tout à fait subjectif, et relève de croyances et conceptions de la vie tout à fait individuelles.

Il semble absurde de condamner un crime sans victime et sans plainte. Pourtant c’est ce que cherche à faire le projet de loi sur la pénalisation des clients. Quelle victime à déclarer lorsque je suis à mon compte, que je fixe mes tarifs et mon rythme de travail, que je décide de ce que j’accepte de faire ou non, et que je délivre une prestation sexuelle à un client ? De quel crime serait coupable mon client, alors qu’il ne m’a causé aucun tort et que je ne porte pas plainte contre lui ?
Et contrairement à ce que clament les associations abolitionnistes –qui n’ont aucune légitimité à s’exprimer sur le sujet puisqu’elles n’écoutent pas la parole des personnes concernées : les travailleurs et travailleuses du sexe, et confisquent nos voix- je ne suis pas une minable exception non représentative. Si vous ne voyez pas les personnes comme moi, c’est bien parce que vos lois iniques nous invisibilisent, et non pas parce que nous n’existons pas.

Alors que les lois sur le proxénétisme nous causent déjà, à nous travailleurs et travailleuses du sexe, des torts considérables et des difficultés intolérables dans l’exercice de notre travail en nous empêchant de louer des endroits pour travailler ou de nous associer entre pairs, une loi pénalisant nos clients serait plus que dramatique.
Alors que les principes républicains ne cessent de prôner la liberté, l’égalité, la fraternité pour tous, les répressions et injustices nous concernant continuent de crier que la république hait les travailleurs et travailleuses du sexe. Sous l’hypocrite argument de vouloir nous protéger, nos voix sont étouffées ; la liberté à disposer de notre corps nous est refusée ; l’égalité de droit en matière de travail nous est confisquée ; la fraternité est piétinée.
Nous ne demandons pas d’exception, de faveur, ou de régime particulier pour les travailleuses et travailleurs du sexe, mais simplement les mêmes droits que pour tous travailleurs et travailleuses exerçant en France.
Le même traitement, les mêmes droits et même devoirs, les mêmes impôts, les mêmes protections contre le travail forcé.
La prostitution forcée n’est qu’une forme d’esclavage parmi d’autres. Les lois existantes contre l’esclavage sont donc suffisantes pour défendre les personnes victimes de prostitutions forcée : ce ne sont dans ce cas pas des travailleurs ou travailleuses du sexe, mais des esclaves, et il faut bien évidemment aider ces personnes. Tout comme il faut aider par exemple les personnes réduites à l’esclavage domestique. Et aider ces personnes n’a jamais mené à faire des lois interdisant les métiers de femmes ou hommes de ménage, ou à pénaliser les personnes et familles y ayant recours.
Si vous souhaitez venir en aide aux personnes souhaitant sortir du travail du sexe, appliquez donc le même régime que pour les autres personnes travaillant avec leur corps : une possibilité de formation professionnelle permettant une reconversion à n’importe quel moment, quelle qu’en soit la raison.

Mais la plus grande des aides dont nous avons besoin de votre part et que vous ne pénalisiez pas nos clients, et que vous retiriez les lois hypocrites contre le proxénétisme qui nous empêchent d’avoir une vie décente et de travailler convenablement.
Arrêtez de faire des exceptions pour nous.
Nous ne voulons pas de vos protections qui nous tuent.
Nos risques ne viennent pas de nos clients mais de vos bons sentiments.

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3 réflexions sur “non à la pénalisation de nos clients

  1. Pingback: No a la penalización de nuestros clientes | El estante de la Citi

  2. Bravo à MA Chargois pour son témoignage courageux sur canal +. La libération de la femme et la liberté sexuelle doivent permettre à chaque femme en 2013, de faire ce qu’elles veulent de leur corps.
    Catherine ménagère et fonctionnaire de plus de 50 ans!!!!

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